Franck Petit

Aimé VINCENT (1841-1919), ancien manufacturier, avait laissé la direction des manufactures Saint-Maurice (Senones, Vosges) à son fils Maurice VINCENT (1875-1935). Très fatigué, il décida d’entreprendre un grand voyage pour se distraire et, le cas échéant, pour diversifier ses investissements. La Tunisie et l’Algérie furent sa terre d’accueil  pendant près de deux mois et il nota précieusement sur un carnet de voyage, à chaque  étape de ce long périple, toutes ses impressions.

On peut rattacher cette expérience – souvent désignée « récit de voyage »[1] – à un courant littéraire qui s’était abondamment développé au 18ème et au 19ème siècle, consistant – faute de pouvoir utiliser la photographie encore peu répandue, ou en complément de celle-ci – en une succession temporelle de descriptions de modes de vie, d’habitudes vestimentaires, d’activités journalières, de paysages, de sites et de monuments. Le récit de voyage rassemble plusieurs discours s’accordant avec une esthétique du fragment et du discontinu.

Il est vrai que certains voyageurs se sont préoccupés de la structure de leur récit. TAINE a adopté, dans ses Carnets de voyage (1863-1865), une alternance régulière entre la ville et la nature. Après leur voyage en Bretagne, Gustave FLAUBERT et Maxime DU CAMP se sont répartis les chapitres pairs et impairs de leur ouvrage Par les champs et par les grèves (1886). Mais cette préoccupation structurelle est loin d’être fréquente. Le plus souvent, les séquences de l’écrit sont liées par des dates, des noms de ville et des titres. Les impressions sont jetées sur un carnet, au fur et à mesure des étapes, donnant ainsi à l’exercice une marque de spontanéité et de sincérité. Victor HUGO a ainsi rassemblé dans ses Lettres du Rhin (1842) une série d’idées, d’incidents, de raisonnements et de souvenirs dont l’organisation spatio-temporelle reste éclatée. Il en va de même de L’itinéraire de Paris à Jérusalem, de François-René de CHATEAUBRIAND (1811).

On retrouve dans le carnet d’Aimé VINCENT cette désinvolture, qui permet d’ailleurs d’affirmer qu’il ne pensait pas le publier en l’état. Composé souvent de bribes de mots, ponctué parfois de mots arabes et de petits dessins, son texte est très difficile à déchiffrer. Il ressemble à une réserve de scènes et d’images que l’auteur pensait peut-être réorganiser ou réécrire plus tard. J’ai pu en reconstituer la trame.

La première page du carnet – qui m’a été confié par le philosophe  François HEIDSIECK (1923-2015)[2] – est couverte d’une liste de mots courants en arabe ; les autres sont datées et relatent le fil de chaque journée en commençant toutes – c’était une préoccupation importante chez le narrateur – par des remarques météorologiques.

Ce fut le plus grand voyage qu’entreprit Aimé VINCENT au cours de son existence. Son fils, qui avait pris la relève dans l’entreprise familiale, ne s’était pas joint au groupe. En revanche, son épouse et ses filles l’accompagnèrent.

Il est intéressant de soulever l’intérêt manifesté par Aimé VINCENT, lors de ce périple, pour tout ce qui se rapportait au tissage et à la confection des tapis. Le récit permet aussi de repérer chez Aimé VINCENT l’intention éventuelle d’investir des fonds dans une affaire prospère, en vue de diversifier son patrimoine, même si aucune de ses recherches n’a pu aboutir. On notera à ce sujet non pas seulement sa « vision européenne » des pays visités, mais également sa « posture européenne », en particulier lorsqu’il découvrait une ville : sa première visite était consacrée au Caïd, mais il n’oubliait pas d’aller voir le notaire du lieu, ainsi que le curé. Il a fait également une description très minutieuse des modes de transport (bateau, cheval, chameau, « landau », Berliet 15 chevaux…), ainsi que des personnes rencontrées, de leurs activités, des animaux domestiques, des paysages et de l’architecture.

Pour présenter son récit, on s’en remettra à l’ordre séquentiel dicté par la découverte ville par ville des pays d’accueil – d’abord la Tunisie, ensuite l’Algérie après la traversée entre Marseille et Tunis qui se fait entre le 19 et le 21 mars. Dans le présent article, nous avons fait le choix de présenter deux importants extraits du récit d’Aimé Vincent, illustratifs de son témoignage. Le premier porte sur la visite de Tunis faite à l’arrivée en Afrique du Nord et le second sur la visite de Biskra, les deux principales étapes  du voyage.

Figure 1. Droite : Aimé Vincent (1841-1919) et son épouse Ida Evrard (1852-1924), vers 1880 (A gauche : un couple d’amis, les Grandcolas)

Figure 1. Droite : Aimé Vincent (1841-1919) et son épouse Ida Evrard (1852-1924), vers 1880 (A gauche : un couple d’amis, les Grandcolas)

Tunis

Dans la matinée du 22 mars, seul, Aimé VINCENT se rendit en ville, après avoir visité le « curieux marché d’approvisionnement » ; il longea l’avenue de France, puis poursuivit sa route sur l’avenue Jules FERRY, qui se terminait par la statue en bronze de l’éminent ministre. Il termina sur le port où, la veille au soir, à 4 heures, il avait débarqué avec sa famille : il y trouva un bateau en partance, « haut perché au-dessus de la mer », peu chargé, mais aussi d’autres paquebots, français et italiens, qui déchargeaient des pommes de terre. Notre aïeul fut alors très intéressé par le spectacle qu’offrait le contraste, le « curieux mélange » entre les douaniers français ou tunisiens en costume – qui ne se différenciaient entre eux que par le port de la chéchia – et les portefaix, tous en haillons, mais « splendides », qu’ils soient noirs ou autres.

Aimé VINCENT prit le tram pour rentrer à l’hôtel, en passant par la porte de France ; après le déjeuner, il rédigea quelques correspondances et se rendit en landau, avec sa famille et le guide SOUSSEN, au village de l’ARIANA ; ils passèrent devant le « très beau parc du Belvédère » avant d’arriver dans ce « curieux village indigène » ; Aimé VINCENT fut alors surpris par les murs extérieurs des maisons, sans aucune baie autre que la porte ou les fenêtres avec grillages aux étages. Dans une de ces maisons, dont il vit accidentellement l’intérieur, s’y entassaient « boeufs, vaches, cochons, ânes presque pêle-mêle avec les gens ». Notre aïeul découvrit aussi les cafés arabes où « sur des nattes, autour de bancs adossés aux murs », des clients buvaient, immobiles et muets, fumant ou non,  un verre d’eau ou une minuscule tasse de café ;  à l’extérieur, il fit la rencontre de groupes d’hommes – jamais de femmes, qui restaient à la maison -, accroupis contre les murs dans leurs burnous.  La visite du village de l’ARIANA se termina par la découverte d’un « campement misérable de kabyles de la campagne », où logeaient, sous des toiles, des femmes et des enfants tatoués, quasi-nus et mendiant leur repas.

Ils rentrèrent à Tunis, en passant par des petites rues  où le landau passait à grand-peine, rasant les Arabes. Ils arrivèrent à la place HALFAOUINE, si curieuse, bordée de cafés où se trouvait une foule d’hommes, buvant, là encore, de l’eau ou du café. Un charmeur de serpent s’était installé au milieu de la foule : il sortait ses reptiles d’un sac et les mettait les uns après les autres autour de sa tête, au son d’un tambourin. Le spectacle plut beaucoup à Aimé VINCENT qui se fit la promesse d’y retourner.

Le lendemain – jeudi 23 mars 1911 – fut consacré à une promenade à pied, accompagné de SOUSSEN,  dans Tunis, dite la  « ville blanche »; ils se laissèrent mener entre les maisons blanches ; Aimé VINCENT apprécia leur forme si curieuse : dotées de murs hauts, elles se terminaient souvent par un toit en terrasse, lui-même protégé par une toile en coton blanc. Elles ne s’ouvraient que par une seule porte grillagée et de quelques baies étroites elles-mêmes « grillées », parfois aussi de moucharabieh que notre aïeul définit comme des ouvertures aux persiennes fixes en bois permettant de voir à l’extérieur sans être vu. « Jamais une femme ne sort que voilée, généralement en noir, sauf les yeux », nota-t-il ; avec leurs pantalons-culottes en calicot et leurs socques en bois, il les décrit comme de « vrais  paquets ambulants » (sic).

Ils arrivèrent à la salle dite du Cadi – magistrat musulman qui remplit des fonctions civiles, judiciaires et religieuses – , où siégeaient des juges indigènes et le Chérif. L’ordre du jour portait sur la question des divorces ; de nombreuses personnes – presque tous hommes, dans leurs burnous blanc, rarement des femmes – assistèrent à la séance ; tous écoutèrent avec respect le « chérif, chef religieux suprême, vieillard ressemblant à Papa Charles (Charles VINCENT), consulté dans nombre de cas et d’une haute autorité, même supérieure à celle du Bey ».

Aimé VINCENT et sa famille visitèrent ensuite un des palais du Bey : ils gagnèrent par de nombreux escaliers les salles supérieures, dont ils admirèrent les plafonds ouvragés en stuc et les murs de vieilles faïences ; la terrasse supérieure leur offrit une vue splendide sur la ville, sur les terrasses, sur les minarets, et sur les souks.

Ce fut naturellement dans ces souks – qui donnèrent à Aimé VINCENT l’impression d’être une « ville compacte au milieu de la vieille ville » – que la promenade se poursuivit. Nos aïeux déambulèrent dans les « rangées de boutiques de tout genre, enfoncées dans les murs, avec toit en bois ». D’innombrables métiers étaient exercés à même la rue : des selliers, des cordonniers cousant des babouches, des bottes, des pochettes et des porte-monnaie, des faiseurs de chéchias les grattant aux chardons. Ils trouvèrent aussi des parfums, surtout des vêtements de femmes, des ferronneries, des articles en cuivre – souvent offerts aux enchères, comme les bijoux -, des perles, des tapis, des dentelles…. Ces artisans et commerçants n’offraient absolument « rien à titre d’usage », de son point de vue.

Leur guide les conduisit – tradition oblige – chez un marchand de tapis et de tissus ; spécialiste en la matière – il avait dirigé des manufactures de textile -, Aimé VINCENT y découvrit de « jolies choses » et acheta quelques toiles après de « nombreux pourparlers », facilités, il est vrai, par la traduction du guide ;  on leur servit le café.

Avant de retourner à l’hôtel, ils visitèrent le Bardu – un palais où résidait parfois le Bey – et le musée Alaoui qui le jouxte.

(La famille d’Aimé Vincent partirent ensuite pour KAIROUAN, SOUSSE – le 26 mars -, SFAX le 28 mars. Le mercredi 29 mars, Ida et Aimé visitèrent GABES, « insignifiante comme ville ». Le 6 avril ils sont allés en Algérie à BONE, le 9 à CONSTANTINE, le 11 avril ils s’installèrent à EL KANTARA à hôtel BERTRAND et arrivèrent à BISKRA le 13 avril).

Biskra

Un temps superbe s’installa ce jeudi saint (13 avril). Malgré la chaleur, il pleuvait parfois par averses ; l’hôtel était plein, à tel point que les voyageurs attendaient dans les couloirs où on leur installait des lits ; l’hôtelier avait même dû mettre certains d’entre eux dans des tentes plantées dans le jardin, où ils allaient camper.

L’hôtel – une sorte de cloître, avec au milieu le jardin peuplé de beaux palmiers – ne comportait qu’un rez-de-chaussée avec des terrasses ; les murs des chambres étaient blanchies à la chaux et ornées d’un filet de couleur. Le sol était de marbre et les lits neufs. L’hôtel avait changé plusieurs fois de nom ; autrefois dénommé Dar diaf – la maison des hôtes -, il se nommait désormais Palace Hôtel et avait été récemment amélioré. Un casino situé à proximité était en cours de restauration et d’amélioration.

Vendredi 14, Aimé sortit en costume d’été. Il visita avec sa famille la ville. Aimé discuta ensuite avec un responsable local, M. COLOMBO, et apprit qu’une affaire était pendante entre la commune de BISKRA et la Compagnie de l’Oued Rihr qui exploitait   l’hôtel : il y avait un bail emphytéotique datant de 1891 entre la ville et cette compagnie pour l’exploitation de la fontaine chaude. Cette dernière produisait une eau convoitée qui était mise en valeur sur place ; la station était toutefois trop loin de BISKRA. La grande majorité des touristes aurait préféré que cette eau vienne directement à BISKRA. L’ancienne municipalité s’était opposée à cette adduction, pour des raisons notamment politiques ; à la suite d’élections complémentaires, qui avaient eu lieu en janvier 1911, une nouvelle majorité se prononça en faveur du projet d’adduction des eaux chaudes ; le dossier fut porté devant le Conseil d’Etat. Si ce projet devait aboutir, la compagnie devrait y gagner beaucoup, le succès étant assuré. Elle envisageait aussi d’exploiter les palmiers pour obtenir un rendement important.

Figure 2. La Fontaine chaude de Biskra et son établissement thermal

Figure 2. La Fontaine chaude de Biskra et son établissement thermal

L’après-midi, Aimé se rendit à la compagnie, puis, n’y trouvant pas M. COLOMBO, le chercha au casino. Ce dernier l’introduisit, après préambule, dans le bâtiment de jeux qui était encore fermé pour quelques jours et qu’il ne trouva pas du tout délabré ; tout y reposait, « comme ailleurs, sur le jeu » ; l’ancienne municipalité, hostile à la compagnie,  avait tout empêché pour que les jeux soient autorisés. La nouvelle municipalité élue en janvier – dont M. COLOMBO, l’agent, faisait partie –  fut au contraire favorable en majorité à la réouverture du casino et le dossier était parti pour Paris, soutenu par M. FAU qui était encore là-bas quelques jours auparavant. Ce même dossier demandait et espérait l’adduction des eaux de la fontaine chaude à BISKRA, « considérée comme indispensable à la prospérité de l’affaire » (…).

Dans l’après-midi – après quelques temps de repos pris à l’hôtel -, Aimé rencontra le garde du jardin – le Comte LANDON, un célibataire assez âgé[3] ; son jardin qui, en 2014, porte toujours son nom, offrait de superbes zones d’ombrages divers et respirait, dans ses allées de sable battu, la fraîcheur, venue surtout des canaux ; les palmiers étaient arrosés tous les 8 jours ; on entrait dans ce jardin comme dans un paradis. Le logement voisin du Comte LANDON était composé de pièces (une salle à manger, salle de bains, salon, etc..) en terre battue, recouvertes de deux sortes de nattes, puis de tapis sur lesquels on dormait (avec matelas) (…) Le comte se réservait une portion de ce logement pour lui ; le bâtiment en briques de terre était déjà préparé et devait être achevé plus tard.

Figure 3. L’entrée du Parc LANDON

Figure 3. L’entrée du Parc LANDON

Figure 4. Jardin LANDON, Allée des Palmiers

Figure 4. Jardin LANDON, Allée des Palmiers

Figure 5. Une allée du jardin LANDON

Figure 5. Une allée du jardin LANDON

En fin d’après-midi, au retour, Aimé et sa famille firent des achats chez MESSAOUD (burnous, babouches, coussins) puis retournèrent à l’hôtel ; la nourriture était excellente et le service parfait, même dans les chambres ; il s’agissait du meilleur hôtel de la ville.

La ville plaisait aussi à Aimé ; il y trouvait énormément de chameaux, se reposant près des fontaines, le dos chargés de sacs. Les moustiques étaient prévus pour mai ; en revanche,  on trouvait des scorpions en forme de dé, notamment dans les trous de serrures.

Le lendemain – samedi 15 avril -, Aimé partit seul en ville pour voir le Caïd, le notaire puis le curé.

Avant d’entrer dans le bureau du Caïd, il découvrit, dans l’antichambre, des loqueteux arabes accroupis ; il tendit aux carabiniers indigènes une lettre des CHALMETON ; la rencontre fut inintéressante ; le caïd, qui arborait la rosette à sa poitrine, le reçut avec un autre chef – tous les deux étant en burnous – et lui tendit la main ; Aimé exposa l’objet de cette visite amicale en évoquant ses relations avec les CHALMETON ; le caïd le reçut bien, mais lui dit ne rien connaître de la compagnie de l’Oued Rihr ; il l’invita à prendre le café à 5 heures et ½ avec Ida ; Aimé l’invita aussi à venir dîner à hôtel, mais, en raison de son régime, le caïd refusa poliment en le remerciant.

Aimé le remercia lui-même plus tard de cette entrevue par lettre ; il nota sur son carnet : « Donc, rien de ce côté ».

Après la visite du caïd, Aimé entreprit celle du notaire, mais la salle d’attente étant pleine, il se retira. Il partit voir enfin le curé qui était avec ces dames ; ce dernier l’informa que le tram et la fontaine rapportaient, mais qu’il n’avait aucune confiance dans FAU, « très franc-maçon », ni même dans COLOMBO ; il l’encouragea à se méfier : « Ce sont des filous ».

Toute la famille rendit ensuite visite au marchand de burnous, qui organisait des caravanes avec chameaux, chevaux et mulets ; le commerçant vendait aussi des tentes, des eaux minérales et de la nourriture en vantant ce « mode de sport » ; Il avait d’ailleurs de nombreux certificats sur papier timbré attestant de ses qualités d’intelligence. « Très curieux », nota Aimé.

Ils rentrèrent à hôtel pour déjeuner ; dans l’après-midi, ces dames partirent en voiture pour SIDI OSTEBA, alors qu’Aimé se rendit, après quelques correspondances qu’il rédigea à hôtel, en tram à la fontaine chaude. Les voitures étaient ouvertes, avec haridelles, et chacune était traînée par un cheval allant au petit trot ; « pauvre matériel, mais souvent rempli », nota Aimé ; en une heure, il arriva par un vrai désert à la fontaine chaude ; une grosse femme, Mme COURTAUX, offrit des bains dans une piscine à 38/40° : « J’y reste 5 minutes et sors cuit », nota Aimé. L’eau était abondante, chaude, sentant le soufre ; quant aux piscines, elles étaient spacieuses.

En quittant le bain, Aimé entra au salon pour se reposer et y trouva, sans le savoir, M. COURTAUX, à qui il parla de l’établissement ; l’individu semblait bien au courant de la concession faite pour 99 ans par la commune, en réalité par l’Etat ; elle était donc encore en suspens ; Aimé apprit aussi que le tram, qui avait été installé il y a 15 ans pour construire la fontaine chaude, n’avait toujours pas reçu d’autorisation ;  on espérait que l’eau puisse prochainement être amenée à BINI MORA, petite oasis au bord de BISKRA, pour 50 000 francs.

Le retour sur BISKRA se fit par un temps splendide, doux, charmant. Les voyageurs manquaient toutefois d’eau potable, l’outre accrochée au tram étant épuisée ! Aimé nota :

« Très rudimentaire. On se sent bien loin ! Quelle misère de loqueteux, de mendiants contre lesquels il n’y a rien à faire ; mais aussi quel pittoresque, ces bédouins et bédouines, et à côté l’éternel burnous « blanc, souvent à trous et en ruine, même tâché de jus »

Dimanche 16 avril, – jour de  Pâques – tous assistèrent à la messe, puis rendirent une visite au curé qui leur donna des fleurs ; son jardin était si « florifère » ; le curé passait l’été à BISKRA (…), il disposait des services d’un domestique musulman (…) ; il ne voyait presque personne et n’avait souvent que 15 fidèles à la messe le dimanche en été ; « Des ouailles si peu ferventes ! » ; le curé raconta aussi à Aimé que le Comte de FOLLENET avait de bonnes idées, qu’il serait sans doute amateur de l’affaire et pouvait donner des consignements (des consignations).

(…) Dans l’après-midi, tous partirent en voiture aux Dunes en passant par le vieux BISKRA ; Ils arrivèrent au village par des pistes à travers les steppes nues et désertes ; la localité devait son nom à des sortes de vagues de sable, à des rides  – formées par le vent – qui se déplaçaient sans cesse ; le sol, composé d’un sable jaune très fin – que l’on pouvait observer à perte de vue, avec des chameaux au loin – était toutefois ferme ; le groupe de maisons était de ce genre de villages d’aspect sauvage, en terre grise, analogues à ceux d’EL KANTARA, « sordides avec leurs sentiers boueux » ; l’oued, qui avait été dérivé, traversait le village ; les différents lots, qui étaient plantés de palmiers – moins beaux qu’à GABES, plus sales – étaient entourés de murs en terre. On y trouvait aussi toutes sortes de tanières, avec des chiens « aboyants et furieux » ; sur les terrasses se trouvaient des gamins et des gamines à moitié nus ; « Bonjour Madame », disaient-ils, « Tu vas bien, Madame Riche, un sou ! » ; on observait cela à perte de vue (…).

« Dernière nuit à regret », nota Aimé. Le lendemain, était en effet prévu le départ.

Lundi 17 avril, ils partirent de BISKRA en auto en empruntant le même chemin qu’à l’aller, mais dans l’autre sens ; la route était praticable ; elle suivait la voie (de chemin de fer) et l’oued ; le paysage se résumait à des steppes jusqu’à EL KANTARA ; Aimé et sa famille remontaient des champs, alors que des chevaux, des mulets et d’autres montures en revenaient ; la plaine était verte, toujours plus verte vers BATNA, avec quelques steppes toutefois.

A BATNA, ils trouvèrent au buffet de la gare un « monde fou » ; les gens y étaient complaisants ; l’endroit était « à recommander » ; après un déjeuner rapide, ils reprirent une auto avec une famille de LILLE ; le temps s’était mis à la pluie, qui était forte et froide.

(Le 18 avril, ils firent une halte à TIMGAD avant d’arriver le 19 avril à BOUGIE et s’installèrent à ALGER le 20 avril pour rentrer en métropole le 4 mai, puis remontèrent de MARSEILLE à NANCY dans la même journée, via LYON et DIJON. Après une halte nocturne à NANCY, ils regagnèrent MOYENMOUTIER le 5 mai).

Conclusion

En quoi cette expérience touristique va-t-elle influer sur la trajectoire de vie d’Aimée Vincent ? Nous aborderons cette question en guise de conclusion.

Ce voyage ne permit pas à Aimé VINCENT d’investir en Afrique du nord comme il en avait l’envie. Cependant, il en garda un souvenir si touchant, qu’il quitta pendant la guerre 1914-1918 la région de l’Est pour s’installer à Nice, où il trouva un climat ressemblant. En cela, ce voyage méditerranéen peut être considéré comme initiatique d’un point de vue héliotropique.

De cette expérience touristique, il en ressort une véritable envie de découvrir l’autre, de fréquenter des gens d’une condition différente, non pas seulement un périple touristique. Le récit que laisse Aimé VINCENT est une invitation à la connaissance. Les visages et les paysages observés lui semblent beaux, originaux et « accidentés », de même que les vêtements portés. En cela, il s’inscrit dans le courant de l’exotisme.

S’il fallait inscrire son observation dans une démarche scientifique, on dira qu’Aimé VINCENT s’est comporté plus comme un ethnologue – attentif aux mode de vie, de construction, de travail et de déplacement – que comme un philosophe ou un historien ; il s’est même peu à peu, au fil du voyage, débarrassé de son regard d’ancien manufacturier ; progressivement, il a su faire abstraction de sa culture pour observer, en s’émerveillant un peu plus devant les spectacles qui se succèdent, sans forcément se référer à ses valeurs ; Aimé VINCENT s’est simplement efforcé d’élargir et d’approfondir son expérience vers une connaissance complète et globale des peuples visités, en décrivant leurs tenues, leurs habitudes, leurs modes de locomotion, leurs productions, leurs industries, leurs monuments et habitations, de même que les paysages qui les entouraient.

En ce sens, Aimé VINCENT s’est comporté en voyageur de son temps, jusque dans la forme de son écrit, qui est la transcription en temps réel de ses impressions et de ses émotions – saisies sur le vif ; il a utilisé un style descriptif qui a permis à la narration de s’apparenter à un tableau, une carte postale ou une photographie… car l’image n’avait pas encore le statut – la place centrale – qu’elle a prise aujourd’hui dans le témoignage. Les photos et cartes postales qui sont jointes au texte n’étaient pas destinées initialement à illustrer le propos d’Aimé VINCENT. Mais elles sont représentatives de l’époque du voyage et viennent utilement souligner les moments forts du trajet, là où la surprise et l’émerveillement se sont retrouvés.

Ce voyage a pris une place importante dans la mémoire familiale. Son petit fils Charles VINCENT, architecte, a ainsi fait le choix d’effectuer son service militaire en Algérie. C’est d’ailleurs dans ce pays que Charles VINCENT apprit dans son métier à faire ce que l’on appelle les voûtes « sarrasines ». Il est resté dans la famille une forte attirance pour ces pays, en particulier pour la Tunisie, où plusieurs de mes proches – parents, tantes et cousins – se rendent régulièrement. Il y a eu réellement une forme de transmission de l’exotisme et de l’orientalisme. Un de mes cousins – François ROBINNE – est devenu anthropologue et directeur de recherches au CNRS. Une autre cousine – Catherine HERMARY-VIEILLE – a rédigé un roman – Le Grand Vizir de la nuit (Gallimard) – qui, en 1981, a reçu le Prix Fémina. J’ai moi-même plusieurs fois visité la Tunisie, où j’ai pu donner, à SFAX, des séances de méthodologie aux doctorants de la faculté de droit et participer à l’organisation d’un colloque international intitulé « Actualité en droit des contrats : approche comparée » (2 et 3 mars 2016).

[1] Marta Caraion, Pour fixer la trace : photographie,  littérature et voyages au milieu du 19ème siècle, Droz, 2003, p. 224.

[2] François Heidsieck (1923-2015) était professeur de philosophie à l’Université de Grenoble. On lui doit entre autre une Ontologie de Merleau-Ponty (L’Harmattan, 2012). François Heidsieck était l’arrière petit-fils d’Aimé Vincent.

[3]  Le comte Albert LANDON de LANGEVILLE (1844 – 1930) avait acquis ce jardin en 1875. Trouvant à Biskra un climat convenant à son état asthmatique chronique, ce notable consacra des années de sa vie et une bonne partie de sa fortune à rassembler des plantes de toutes sortes – lataniers, bananiers, bambous, cocotiers, ficus de l’Inde, bougainvillées violacées, cassiers, acacias, lauriers-roses et blancs, … – et une centaine d’espèces d’oiseaux du monde entier afin d’en faire un havre de verdure, de repos et de détente pour les écrivains, les peintres et les intellectuels en mal d’inspiration.

Références bibliographiques

Caraion Marta, 2003, Pour fixer la trace : photographie,  littérature et voyages au milieu du 19ème siècle, Genève, Droz.

Chateaubriand (F.-R.), 1811, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris, éd. de 1867 chez Bénardin Béchet.

Flaubert (G.) et Du Camp (M.), 1886, Par les champs et par les grèves, Paris, G. Charpentier.

Hermary-Vieille (C.), 1981, Le grand Vizir de la nuit, Paris, Gallimard.

Hugo (V.), 1842, Rhin, Lettres à un ami ; Edition de 2011, Paris, François Bourin éditeur.

Vincent (A.), 1911, Notes prises pendant son voyage en Tunisie et Algérie.