Angkor, cité perdue ou site habité ? Comprendre le processus de construction des imaginaires touristiques

Juliette Augerot

A partir du cas d’Angkor au Cambodge, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1992, ce texte explore la coexistence de représentations décalées du patrimoine entre deux groupes sociaux formés par les visiteurs d’une part et les habitants d’autre part. Après avoir exposé leurs représentations d’Angkor à partir d’entretiens et de cartes mentales réalisés in situ, cet article interroge le processus de construction des imaginaires touristiques. Cette approche montre comment les interactions entre images et imaginaires touristiques participent à faire d’Angkor une cité perdue niant son caractère vivant.

Les visiteurs qui se rendent à Angkor au Cambodge témoignent d’une méconnaissance du caractère vivant du patrimoine. Pourtant, si Angkor est un site archéologique remarquable, c’est aussi un espace vécu et pratiqué par plus de 120 000 habitants répartis dans 112 villages (UNESCO[1]). Alors que l’imagerie d’Angkor laisse entrevoir un territoire « vacant » (Bachimon, 2013), les habitants pratiquent le territoire au quotidien et continuent d’entretenir un lien fort avec les temples. Même lorsqu’un temple cesse d’être fréquenté, les monastères bâtis aux abords des temples assurent la continuité spirituelle du lieu (Groslier, 1956).

Le « patrimoine culturel immatériel », tel qu’il est désigné dans la convention de l’UNESCO de 2003[2] est, parmi d’autres critères, « traditionnel, contemporain et vivant à la fois » (UNESCO, 2008). L’UNESCO, qui a inscrit Angkor sur la liste du Patrimoine mondial en 1992, déclare dés 1996 que ses habitants avec leurs savoir-faire et leurs coutumes ancestrales constituent un patrimoine vivant, ce qui concède aux temples d’Angkor une valeur supplémentaire : « (…) Angkor est un site du patrimoine vivant où les Khmers en général et en particulier la population locale sont connus pour être particulièrement conservateurs en ce qui concerne les traditions ancestrales et adhèrent à un grand nombre de pratiques culturelles archaïques qui ont disparues ailleurs », (UNESCO[3]).

Figure 1. Angkor au Cambodge et en Asie du sud-est Sources : IRASEC

Figure 1. Angkor au Cambodge et en Asie du sud-est
Sources : IRASEC

Si les habitants d’Angkor et leur rôle dans la patrimonialisation du site sont officiellement reconnus par l’UNESCO, les visiteurs témoignent pour leur part d’une connaissance partielle du patrimoine en se limitant à son caractère tangible. Les visiteurs semblent ainsi être en décalage avec la signification d’Angkor qui comprend non seulement les temples mais aussi le territoire en termes d’espace géo-social.

Une enquête menée à Angkor en 2014 a permis de saisir les représentations des visiteurs et des habitants vis-à-vis du site et ensuite d’interroger le processus de construction des imaginaires touristiques. Pour identifier les composantes de l’imaginaire des visiteurs nous avons employé une méthode qualitative et nous avons mené des entretiens semi-directifs in situ. Pour couvrir la multiplicité des imaginaires touristiques, nous avons opté pour une diversité des profils des répondants. Ainsi, onze nationalités sont représentées parmi les vingt visiteurs interviewés. Les entretiens se sont déroulés tantôt au cœur des temples les plus célèbres comme Angkor Wat, tantôt dans des espaces plus éloignés de la zone centrale comme Bantei Srei. Nous avons également réalisé des entretiens auprès d’habitants pour saisir les liens qui les unissent aux temples. Pour interroger la part de la proximité géographique dans l’appropriation des temples et dans la relation au tourisme, nous avons interrogé des habitants vivant dans des villages plus ou moins proches des temples. Accompagnée d’un interprète, nous avons mené quinze entretiens dans cinq villages auprès de commerçants, de policiers, de gardes de temples, et d’agriculteurs. Les entretiens se sont déroulés dans leurs habitations ou sur leur lieu de travail.

Parmi les visiteurs interrogés, un profil est largement représenté: le visiteur n’imaginait pas le site si grand, il évoque l’aspect incroyable et le caractère ancien des temples, il s’étonne particulièrement des sculptures et de la manière dont les temples ont été bâtis sans la technologie dont on dispose aujourd’hui. Ce profil majoritaire ignore le caractère actif du site et la présence de nombreuses habitations autour des temples :

« J’avoue que pour ma part, j’ai des difficultés à retrouver le côté sacré du lieu, vous m’apprenez que c’est encore un lieu de culte » (Entretien n° 6)

« On ne savait pas, on est passés à côté» (Entretien n° 5)

« C’est un peu comme un musée » (Entretien n°8)

« Je ne savais pas, c’est cool » (Entretien n° 19)

L’incompréhension, voir même l’indifférence, vis-à-vis du caractère vivant est également visible à travers l’utilisation de cartes mentales. La carte mentale est un exercice durant lequel le participant est invité à dessiner un espace. Elle offre un support d’expression de la représentation mentale de l’espace (Gueben-Venière, 2011). Nous avons présenté aux répondants une feuille blanche et une courte consigne orale : « Sur cette feuille, pouvez-vous dessiner un élément représentatif d’Angkor ? ».

Figure 2. Cartes mentales de visiteurs

Figure 2. Cartes mentales de visiteurs

Cette sélection de quatre exemple illustre les thèmes de l’ensemble des cartes mentales collectées : l’architecture, les bas reliefs, l’appareil photo, les visiteurs. Les cartes mentales réalisées par les visiteurs sont en parfaite adéquation avec les discours oraux puisque les représentations du patrimoine mises en valeur ne montrent pas de nouvelles composantes des imaginaires touristiques et excluent à nouveau le caractère vivant et sacré d’Angkor.

Au delà d’une compréhension partielle de la signification d’Angkor, nous observons une méfiance vis-à-vis des habitants et des marqueurs culturels :

« Je pensais que c’était pour le folklore (…) Même si on voit effectivement qu’il y a de l’encens qui brûle à droite à gauche, qu’il y a quelques offrandes aux pieds de la plupart des statues, naturellement j’avais plus l’impression que c’était davantage pour le folklore que pour le culte » (Entretien n° 5)

« Je voyais ça comme un piège à touriste » (Entretien n° 2)

« C’est un peu commercial » (Entretien n° 8)

« J’ai vu des moines et je pensais qu’ils voulaient juste de l’argent, je pensais à une attraction touristique (…) je pensais qu’ils utilisaient la religion pour avoir de l’argent… je veux dire, ils ont vraiment besoin d’argent » (Entretien n°10)

Bien entendu les attractions touristiques existent sur le territoire d’Angkor. Les passants peuvent par exemple être invités à bruler de l’encens en échange d’un dollar ou à assister à l’un des nombreux spectacles de danse traditionnelle Apsara. Cependant, les visiteurs interrogés ne semblent pas distinguer ce qui relève de la pratique culturelle et de ce qui relève de la mise en scène.

Il est important cependant de préciser que, si les réponses sont relativement homogènes, certains visiteurs asiatiques révèlent des discours plus sensibles au caractère religieux en faisant appel à leurs propres références :

 « En Malaisie, le bouddhisme et l’hindouisme sont deux choses différentes, je veux dire, le bouddhisme a son temple et l’hindouisme a son temple également. Ici c’est comme une combinaison des deux. Mais on a aucune idée de la façon dont ils pratiquent ici » (Entretien n°8)

« Je pense qu’en Chine il y a des gens qui ont le même type de religion (…) les pays sont proches » (Entretien n°17)

« Ces temples appartiennent à l’Inde (…) Je comprends la valeur spirituelle de ce lieu » (Entretien n°11)

En ce qui concerne les habitants, les entretiens nous ont rapidement menés à une répétition des discours. Les temples occupent une place centrale dans leur vie. Ils représentent de hauts lieux sacrés qu’il convient de chérir et de respecter :

« Les temples c’est comme les Dieux » (Srah Srang, entretien n°1)

« Tous les soirs avant de dormir je pense aux temples » (Srah Srang, entretien n°2)

« Je vais à Angkor Wat pour calmer les maladies, les douleurs » (Nokor Krau, entretien n°6)

« C’est très important pour les cambodgiens, si Angkor Wat disparait, le Cambodge disparait aussi » (Pradak, entretien n°4)

« Les gens ici sont très croyants vis-à-vis du temple, ils sont nés à côté d’ici. Les liens sont très forts entre les habitants et ce temple » (Leang Dai, entretien n°12)

« Les temples sont comme mes parents » (Prasat Char, entretien n°10)

Un autre discours commun à l’ensemble des habitants interrogés est relatif à la dimension marchande des temples. A la question, « Pourquoi les temples sont importants pour vous ? », spontanément, de nombreux habitants ont évoqué la raison économique, le tourisme :

« C’est important, mes enfants fabriquent des objets souvenirs pour les vendre. Oui avec plaisir pour que les touristes viennent dans le village, puissent acheter des choses » (Srah Srang, entretien n°2)

« Ils sont importants parce qu’il y a beaucoup de touristes et grâce à cela je peux travailler avec eux » (Pradak, entretien n°4)

« Les temples sont importants car ils attirent des touristes » (Pradak, entretien n°3)

« J’ai envie et besoin des touristes. Je souhaite qu’ils viennent de plus en plus pour que les gens de ce village puissent mieux gagner leur vie » (Leang Dai, entretien n°13)

Si aucune des quatre personnes interviewées à Prasat Char, le village le moins accessible, n’a évoqué l’aspect économique du tourisme, les onze autres personnes interrogées dans des villages plus proches des temples ont toutes soulignées les impacts positifs du tourisme pour eux et leur communauté.

Nous pouvons ainsi constater les divergences de représentations d’Angkor entre les deux groupes. Quand les habitants évoquent les aspects immatériels des temples, les considérant comme leur famille, comme une partie d’eux-mêmes, les visiteurs s’intéressent à la partie tangible du patrimoine, soient l’architecture, la nature, les sculptures. Un  décalage est également visible dans les représentations de l’autre groupe : les habitants considèrent les visiteurs comme une opportunité économique, espèrent en voir davantage, quand les visiteurs ignorent l’existence même des habitants (Figure. 3).

Figure 3. Des représentations en chassé-croisé Source : Juliette Augerot, 2016

Figure 3. Des représentations en chassé-croisé
Source : Juliette Augerot, 2016

De tels décalages dans les représentations ne permettent pas d’entrevoir des interactions interculturelles. Seuls des échanges marchands par la vente et l’achat de souvenirs semblent être le support de rencontres entre les deux groupes. D’autres interactions peuvent cependant être possible avec les chauffeurs de tuk-tuk, les gardiens des temples ou encore les restaurateurs, mais ces autres types d’échanges sont absents du discours des visiteurs interrogés.

Afin de tenter de comprendre les raisons du manque de connaissance des visiteurs sur le caractère immatériel d’Angkor, il s’agit à présent de se questionner sur le processus de construction des imaginaires touristiques. Les imaginaires touristiques sont en partie constitués de représentations partagées, c’est-à-dire des images fabriquées et véhiculées par les discours touristiques (Gravari-Barbas, Graburn, 2012). Les images et les imaginaires entretiennent un lien dynamique (Ibidem) : le caractère performatif des imaginaires participe à définir certaines images du système touristique dans une perspective d’attractivité de la destination, quand, parallèlement, la mise en images du lieu alimentent les imaginaires. De la sorte, alors que l’EFEO (Ecole Française de l’Extrême Orient) était missionné dés 1908 pour « nettoyer » les temples d’Angkor de la végétation qui s’y était installée, le programme de restauration décida, quelques années plus tard, de laisser certains temples dans un état « abandonné » pour satisfaire l’aspect romantique du mythe d’Angkor (Pottier, 2000). De la même manière, ce sont des composantes classiques tels l’histoire et l’architecture d’Angkor qui nourrissent la rhétorique de l’industrie touristique : « les guides touristiques bombardent les visiteurs d’une quantité apparemment inépuisable de renseignements sur les rois d’Angkor, leurs dates de règne, les changements chronologiques dans le style architectural, les transitions entre les styles de sculpture et une liste ahurissante de dieux, de démons et de leurs divers avatars » (Winter, 2009, p.9). A l’inverse, les visiteurs reçoivent très peu d’informations sur les monastères bouddhistes à proximité des temples ou sur la multitude de sanctuaires spirituels locaux. Les villages traversés par les millions de visiteurs qui rejoignent les temples ne sont pas non plus mis en valeur. S’ils sont inscrits sur les cartes touristiques mises à disposition sur place c’est à titre de repère mais en aucun cas pour être mis en valeur et inciter à la visite. La désignation d’Angkor comme un patrimoine mondial isolé a contribué à créer une rupture spatiale (Winter, 2004) et ne favorise pas la prise de conscience du caractère immatériel par les visiteurs (Lloyd, 2013a). Les esprits locaux, les cérémonies annuelles, et les lieux spirituels, si importants pour la population locale demeurent inconnus pour les visiteurs (Lloyd, 2013b).

Par ailleurs, l’aspect matériel d’un lieu peut être perçu comme le point de départ logique de toute motivation touristique, le patrimoine vivant ne pouvant seul motiver le touriste à se déplacer (Morisset et Noppen, 2005). Selon les auteurs, les visiteurs se déplacent pour découvrir un lieu qui diffère de leur cadre habituel et ce lieu se reconnait d’abord à sa configuration matérielle. Notre approche par les cartes mentales a d’ailleurs montré que la matérialité des temples marque fortement l’imaginaire des visiteurs et ceux-ci ont peu témoigné de curiosité lorsque nous leur apprenions la présence de 120 000 habitants parmi ces temples. De ce fait, les visiteurs qui n’ont pas connaissance du caractère vivant d’Angkor pourraient ne pas être non plus intéressés par cet aspect du patrimoine (Lloyd, 2013b), préférant garder à l’esprit l’idée d’une cité abandonnée. Ainsi, dans la perspective de répondre aux désirs des visiteurs, l’industrie du tourisme ne semble pas avoir besoin de diversifier l’offre touristique, démontrant ainsi le caractère performatif des imaginaires touristiques.

Ainsi, cité perdue ou site habité? Angkor présente cette situation de juxtaposer deux lieux existant indépendamment l’un de l’autre sans apparemment vouloir (ou pouvoir) se rencontrer.

[1] UNESCO, http://whc.unesco.org/fr/list/668

[2] UNESCO (2003), Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel

[3] UNESCO, http://whc.unesco.org/fr/list/668

Bibliographie

Bachimon P., 2013, Vacance des lieux, Belin, coll. Mappemonde, Paris, 255 p.

Gravari Barbas M., Graburn N., 2012, « Les imaginaires touristiques », Via@ [En ligne], n°1, consulté le 1er juillet 2016, URL : http://viatourismreview.com/fr/2015/06/tourist-imaginaries-3/

Groslier B-P., 1956, Angkor hommes et pierres, 207 p.

Gueben-Venière S., 2011, « En quoi les cartes mentales, appliquées à l’environnement littoral, aident-elles au recueil et à l’analyse des représentations spatiales ? », EchoGéo [En ligne], consulté le 06 octobre, 2015. URL : http://echogeo.revues.org/12573 ; DOI : 10.4000/echogeo.12573

Lloyd G., 2013a. “Cambodian Experiences of the manifestation and management dynamics of intangible heritage and tourism at a World Heritage Site”, dans Russell Staif, Robyn Bushell and Steve Watson (eds), Heritage and Tourism: Place, Encounter, Engagement, Routledge, 228-251 pp.

Lloyd G., 2013b, “Interpreting the intangible at Angkor”, Papier présenté à 3ème Conférence Internationale sur le Patrimoine Immatériel, Aveiro, Portugal

Morisset L.K., Noppen L., 2005, « Le patrimoine immatériel : une arme à tranchants multiples», Téoros [En ligne], consulté le 19 août 2015, URL : http://teoros.revues.org/1500

Pottier C., 2000, “The Contribution of the Ecole Francaise d’Extrême-Orient with Respect to the Cultural Heritage of Angkor during the Past 100 years”, Journal of Sophia Asian Studies, n°18, pp. 253-262.

UNESCO, 2008, Orientations devant guider la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial, [En ligne], consulté le 22 juin 2016, URL : http://whc.unesco.org/archive/opguide08-fr.pdf

UNESCO, 1996, Angkor, passé, présent, futur, (dans le cadre du projet ZEMP Zoning and environmental management plan), Phnom Penh

Winter T., 2009, “The modernities of heritage and tourism: interpretations of an Asian future”, Journal of Heritage Tourism, vol. 4, n°2, pp. 105-115

Winter T., 2004, « Cultural Heritage and Tourism in Angkor, Cambodia: Developing a Theoretical Dialogue », Historical environment, vol. 17, n°3: pp 3-8

Author

Juliette Augerot