Psammotourisme. Le sable au désert comme expérience et ressource touristique spécifique (Merzouga, sud-est marocain)

Laurent Gagnol,
Pierre-Antoine Landel,

Introduction : le sable, une ressource territoriale spécifique et convoitée

Le sable donne matière à réflexion : si certaines publications ont souligné son importance dans la vie technique, écologique, sociale, symbolique et esthétique des groupes humains (Boulay et Gélard, 2013 ; Roccella et Varichon, 2006), d’autres se sont intéressées plus précisément aux pratiques touristiques balnéaires dont il est le support essentiel, à travers l’investissement des plages par les sociétés urbaines contemporaines (notamment Corbin, 1988 ; Lageiste, 2008). Enfin, plus récemment, le sable fait l’objet d’études montrant la complexité des enjeux scientifiques mais aussi socio-économiques et environnementaux qu’il génère en tant que ressource naturelle (Welland, 2009). Grâce à des enquêtes journalistiques (Delestrac, 2015 ; Beiser, 2015) et à l’action d’associations et d’ONG (par exemple le collectif Peuple des dunes en Trégor, la fondation Awaaz et Santa Aguila[1], etc.), le grand public a été alerté quant aux conséquences graves et sous-estimées de son extraction et de son transport (pollution et dégradation écologique, érosion marine et fluviale, salinisation des terres, perte en biodiversité, etc.). Matière première indispensable, son exploitation se réalise à de plus en plus grande échelle et de façon très souvent informelle et/ou illicite à travers le monde (PNUE, 2015). La demande accrue et la multiplication des usages font que le sable est devenu une ressource, si ce n’est devenue rare, du moins convoitée et parfois conflictuelle (Figure 1)[2]. Pour attirer les touristes internationaux en créant ou en maintenant des plages de sable blanc, protéger les côtes de l’érosion marine ou créer des îles artificielles et des polders, l’apport de sable est aujourd’hui généralisé sur les littoraux touristiques et urbanisés du monde entier.

Figure 1. Campagne de l’ONG Awaaz et du Bombay Natural History Society lors de la COP 11 de la Convention des Nations-Unies sur la Diversité Biologique à Hyderabad (Inde, 2012).

Figure 1. Campagne de l’ONG Awaaz et du Bombay Natural History Society lors de la COP 11 de la Convention des Nations-Unies sur la Diversité Biologique à Hyderabad (Inde, 2012).

Mais n’importe quel sable ne convient pas à toutes les utilisations qui le rendent si nécessaire aujourd’hui. Si cette ressource est désormais mondialisée, elle est cependant loin d’être dans tous les cas générique. En raison notamment des gisements localisés et spécifiques, ainsi que des savoir-faire et des usages qui la mobilise différemment, la ressource sablonneuse fait parfois l’objet d’un processus de spécification et d’ancrage sur un territoire.

A partir de l’analyse d’un cas révélateur de la construction du sable comme ressource territoriale (Gumuchian et Pecqueur, 2007 ; Landel, Gagnol et Oiry-Varacca, 2014), cet article propose de discuter cette hypothèse de spécification et d’ancrage de la ressource sablonneuse. Plus précisément, elle sera envisagée à partir d’un sable bien particulier et localisé : il s’agit du sable dunaire (erg) de lieux touristiques du désert marocain attirant en masse des visiteurs nationaux et internationaux. Ressource économique primordiale, le sable y prend une très forte valeur ajoutée touristique et thérapeutique et apparaît même comme le moteur essentiel du développement de ces régions marginalisées et enclavées des confins pré-sahariens du Maroc. C’est ce que cherche à montrer cet article à travers l’analyse de la trajectoire du développement touristique de la petite ville de Merzouga (avec des mises en parallèle avec celle de M’Hamid El Ghizlane[3]), qui repose sur un psammotourisme double. Ce dernier désigne les pratiques touristiques qui reposent sur le sable considéré en tant que ressource spécifique à un territoire. Pour le cas qui nous intéresse, il désigne la pratique des bains de sable, qui est une forme de tourisme de santé effectuée essentiellement par des curistes nationaux, qui côtoie un tourisme plus classique au désert, fondé sur l’organisation d’excursions dans les dunes et à destination d’une clientèle essentiellement internationale, en particulier européenne. La dimension expérientielle et sensorielle du psammotourisme est fondamentale. A proprement parler, il s’agit pour les touristes de s’immerger dans un milieu bien particulier, le sable du désert, par l’enfouissement volontaire de son corps ou par l’excursion dans les dunes en y imprimant involontairement et momentanément son parcours (ses pas ou les traces de sa monture ou de son véhicule).

A travers l’analyse de la trajectoire du développement de Merzouga, nous montrerons la manière dont s’est construite progressivement une ressource touristique fondée sur la mise en valeur par les acteurs locaux de la présence de champs de dunes. La ressource sablonneuse a fait l’objet d’une spécification qui fait aujourd’hui la renommée nationale et internationale de Merzouga. Notre hypothèse est que cet ancrage territorial résulte d’un contrôle organisé localement de l’accès à la ressource, mais aussi d’un élargissement des clientèles et des usages à d’autres ressources spécifiques complémentaires, notamment culturelles et identitaires. Pour autant, le succès et la massification portent en germe le risque d’une banalisation de la ressource et de l’expérience touristique et peut produire les conditions de son essoufflement, voire de son effondrement.

L’émergence du sable comme ressource touristique

L’effondrement du nomadisme

Selon la mémoire orale de ses habitants, la fondation de Merzouga, en tant qu’établissement sédentaire et centre de gravité de la tribu berbère Aït Khebbach (faisant partie de la confédération Aït Atta), ne date que de la colonisation française, soit à partir des années 1930. Cette région désertique est restée longtemps rebelle à l’autorité centrale du Makhzen puis du pouvoir colonial. Fortement marquée par le nomadisme, le pastoralisme et l’activité commerciale caravanière, les conséquences de la colonisation lui ont fait subir un premier choc. Celui-ci a été consécutif au cantonnement et à la restriction des déplacements des tribus et à la disparition des rapports de protection sur les communautés oasiennes (du Rteb et du Tafilalt au Draa et jusqu’au Gourara et au Touat dans l’actuel Algérie, soit sur un axe d’une longueur de près de 1000 km). Plus tard, la mise en valeur agricole et minière (notamment les mines de plomb à Mfis[4]) et la délimitation des frontières suite à l’indépendance du Maroc puis de l’Algérie ont inscrit le nomadisme dans une dynamique d’involution (Lefébure, 1986), c’est-à-dire un processus lent de rétractation, avant une seconde rupture au cours des années 70/80.

Après les épisodes de la guerre des sables en 1963, l’année 1975 marque la rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie à la suite de l’annexion du Sahara occidental (rupture réitérée en 1994 avec la fermeture officielle de la frontière[5]). Jusqu’aux années 70, les populations Aït Khebbach avaient toujours vécu de leur capital de mobilité, par les activités commerciales entre désert, montagne et oasis mais aussi en jouant sur les termes de l’échange et la complémentarité des ressources au sein d’un réseau de négoce devenu transfrontalier (avec les frontières issues des indépendances) et mécanisé (en camion). L’effondrement du pastoralisme suite à la hausse des occurrences et de l’intensité des sécheresses (notamment en 1974 et celles au début des années 80) et à la construction du barrage Hassan Addakhil au nord d’Errachidia en 1971, suivie de toute une série d’autres ouvrages hydrauliques secondaires, ont conduit à un net recul des pratiques pastorales, mais aussi des cultures aléatoires de céréales de décrue (maâder), en raison surtout de la disparition des zones d’épandage des crues d’oueds[6].

Pour s’adapter au déclin irrémédiable de leurs principaux moyens d’existence et au cloisonnement de leur espace vécu, les populations Aït Khebbach ont su diversifier leur mode résidentiel et leur économie. La sédentarisation s’est intensifiée et elle apparait aujourd’hui généralisée, même si certaines familles vivent encore en partie de l’élevage et qu’à l’occasion de rares pluies des campements se reforment pour exploiter les pâturages. L’agriculture irriguée s’est développée : des khettara (drains essentiellement souterrains distribuant l’eau par gravité depuis une source), puis les motos-pompes, ont permis le développement de palmeraies et la production de cultures vivrières et d’exportation, même si l’ensablement, la baisse du niveau et la salinisation des nappes phréatiques sont alarmants, faisant disparaitre les palmeraies d’aval. Le salariat s’est développé, l’armée devenant à partir de 1975 le principal employeur et l’exode rural a été particulièrement fort, conduisant à un déclin démographique malgré un fort accroissement naturel (Aït Hamzi et El Faskaoui, 2010). Néanmoins, depuis une vingtaine d’années surtout, l’émergence d’une nouvelle ressource s’est substituée à celles qui se sont effondrées : le tourisme.

Le tourisme d’excursion dans les dunes

Ce dernier a débuté au Maroc dès la période coloniale mais ce n’est que dans les années 1970, que les premiers routards ont fait leur apparition dans le sud-est marocain, qui constituait une destination originale et marginale. Si, à Merzouga, une auberge communale est créée en 1975, à partir de cette année, obligation a été donnée aux touristes d’être encadrés par des guides d’agences reconnues (de Marrakech, Rabat…) et de passer la nuit à Erfoud, principale ville du Tafilalt[7]. Le tourisme international dans la région de Merzouga n’a vraiment commencé à se développer qu’à la fin des années 80, ce dont témoigne l’implantation des premières infrastructures touristiques. Une poignée de locaux ont ainsi pris l’habitude de proposer, sous la tente, du thé à la menthe aux touristes venus gravir les dunes au lever ou au coucher du soleil[8]. Sous l’incitation des premiers tour-opérateurs cherchant des partenariats sur place, des familles d’anciens nomades ont fondé les premières agences touristiques locales, proposant des randonnées chamelières (méharées) à la journée ou sur plusieurs jours voire semaines. L’activité touristique s’est peu à peu structurée et a connu un fort accroissement au début des années 2000 (voir la carte, Figure 2), à la suite de la construction de la ligne téléphonique (1995), de l’électrification (1998), du goudronnage de la route depuis Rissani (à partir de 2002 et achevé en 2005), de l’adduction d’eau potable (2003) et de la connexion au réseau téléphonique portable (2000) et à Internet (2005). Les tentes aménagées en salon de thé à la marocaine ont été remplacées par les premières auberges familiales en pisé. Il s’agit aujourd’hui de véritables hôtels (n’excédant pas quelques dizaines de lits) progressivement adaptés aux standards du tourisme international (douche chaude, cuisine internationale, wifi, accueil des camping-caristes[9], etc.). Se sont ainsi structurées l’économie touristique informelle (vente à la sauvette et « faux-guide »[10]) et formelle (boutiques, bazars, agences de tourisme et de transport) associée aux activités spécifiques au désert, notamment les excursions guidées dans les dunes pour les touristes occidentaux (à pied et/ou en dromadaires ou en véhicules motorisés : motos, quads, 4×4, etc.). Malgré cette montée en gamme et la diversification des activités proposées, la durée des séjours touristiques à Merzouga reste courte. Le tourisme caravanier itinérant au long cours (méharée) est aujourd’hui marginal par rapport au tourisme d’excursion plus standard et pressé (à la demi-journée ou avec une nuitée en bivouac). Dans les circuits organisés des tour-opérateurs internationaux, mais aussi pour les touristes individuels, Merzouga est en effet l’étape obligé (ou M’Hamid dans une moindre mesure) d’un séjour au Maroc qui comprend un détour désertique. Des visites express permettent ainsi, dans la demi-journée, de gravir les dunes au coucher ou au lever de soleil, de rencontrer les « nomades » et de retourner à l’hôtel à Erfoud. Néanmoins, la plupart des touristes ne manquent pas passer une nuit en bivouac, ersatz des campements et tentes nomades. A partir surtout des années 2000, des bivouacs mobiles puis fixes (assises bétonnées) ont en effet été aménagés au cœur des zones dunaires (Figure 3), notamment de l’erg Chebbi (Figure 4), par des acteurs locaux (souvent propriétaires d’auberges ou d’agences locales). Il en existe aujourd’hui une soixantaine.

Figure 2. Carte du psammotourisme à Merzouga

Figure 2. Carte du psammotourisme à Merzouga

Figure 3. Bivouac près de Zagora, appelé « Palmier Fram », en raison de sa ressemblance avec le logo de ce voyagiste qui amène des touristes pour une visite express au désert (cliché Gagnol, juin 2014).

Figure 3. Bivouac près de Zagora, appelé « Palmier Fram », en raison de sa ressemblance avec le logo de ce voyagiste qui amène des touristes pour une visite express au désert (cliché Gagnol, juin 2014).

Figure 4. L’arrivée sous vent de sable d’une caravane touristique au bivouac « l’oasis » de l’Erg Chebbi près de Merzouga (Cliché Gagnol, juin 2014)

Figure 4. L’arrivée sous vent de sable d’une caravane touristique au bivouac « l’oasis » de l’Erg Chebbi près de Merzouga (Cliché Gagnol, juin 2014)

Parallèlement et concomitamment à cette exploitation touristique des dunes[11], un autre type de mise en valeur de la ressource sablonneuse s’est progressivement mise en place, mais à destination d’une tout autre clientèle, majoritairement nationale : les bains de sable.

Le tourisme de santé dans les dunes

Sorte de sauna naturel, les bains de sable à visée thérapeutique ou pour le bien-être[12] ne sont pas une spécificité sud-est marocaine, ni même nord-africaine : ils sont pratiqués discrètement un peu partout dans le monde, notamment dans les régions désertiques (du Maghreb à l’Asie centrale et en Chine), mais aussi volcaniques et balnéaires (au Japon notamment). En Europe, jusqu’au début du XXe siècle, ils étaient largement répandus dans les stations balnéaires méditerranéennes et atlantiques (mers noire et baltique comprises). Bien qu’ils ne se pratiquent plus en plein-air aujourd’hui, ils restent en usage dans certains centres de thalassothérapie et les spas (sur des tables ou dans des baignoires avec du sable chauffé artificiellement). Au Maroc, Merzouga représente le haut-lieu : c’est le site le plus réputé et le plus fréquenté[13] aux vues des qualités du sable de l’erg Chebbi, le long duquel sont bâtis les villages et les infrastructures hôtelières (voir Figure 2).

L’immersion des corps dans le sable n’est pas une nouveauté dans le sud-est marocain : M.-L. Gélard (2014) insiste à juste titre sur son origine ancestrale dans la tradition culturelle et médicale berbère. Toutefois, ce qu’on observe aujourd’hui à Merzouga – sous cette forme et cette ampleur là – est relativement récent. Dans les années 80, le précurseur aurait été un médecin belge qui se serait déplacé à Merzouga pour soigner ses rhumatismes et aurait attesté des bienfaits de cette cure aux populations locales intriguées venues l’interroger. Un autre récit local affirme qu’un médecin marocain spécialiste de Casablanca l’aurait conseillé à l’un de ses compatriotes émigré en Europe. Même si les versions de leur origine divergent, il n’en reste pas moins qu’elles insistent surtout sur leur extériorité : un regard externe porteur d’une légitimé médicale a fait prendre conscience aux acteurs locaux des potentialités thérapeutiques de cette pratique pour une clientèle allogène, et donc de son intérêt pour l’économie locale et des potentialités de son ancrage dans le territoire. La transmission aux acteurs locaux a pu être quasiment immédiate puisqu’elle s’est appuyée sur des usages anciens réadaptés[14].

La réputation de Merzouga repose sur des qualités intrinsèques attribuées à son sable, que d’autres sites dunaires n’ont pas ou à un degré moindre, et qui sont donc recherchées à l’extérieur. Elles sont liées notamment à la granulométrie (absence de poussière pouvant obstruer les pores de la peau), la régularité et le lissage du grain (qui s’écoule facilement), la très faible teneur en matière organique et la composition minéralogique (absence de débris calcaires), au fort pouvoir calorifique lié à un climat sec et chaud marqué par un fort ensoleillement, ainsi qu’à la couleur ocre/rosée des dunes. Grâce à ces qualités spécifiques, les vertus prophylactiques et curatives du sable en seraient d’autant plus prononcées. L’immersion dans ce milieu extrêmement sec et chaud (plus de 70°, mais l’air circulant entre les grains empêche les brûlures), provoque une réaction forte de l’organisme, notamment sous la forme d’une sudation intense conduisant à un dessèchement du corps, efficace contre certaines maladies inflammatoires et affections traumatiques et articulaires, notamment les rhumatismes, ainsi que les névralgies, arthroses, lombalgies, etc. Selon une conception hippocratique des relations du corps au milieu, ces affections sont considérées souvent au Maroc comme résultantes de la vie passée sous un climat humide et froid, aboutissant à un excès d’absorption d’humidité par le corps. Les bains de sable provoqueraient ainsi un rééquilibrage du corps. Ils sont en effet pratiqués majoritairement par une clientèle nationale arabophone habitant les grandes villes de la côte atlantique marocaine (Casablanca, Rabat, Tanger, etc.) ou par des émigrés marocains vivant en Europe.

Grâce aux qualités intrinsèques et fonctionnelles de son sable, Merzouga s’est donc imposé comme le haut-lieu des bains de sable au Maroc, devant M’Hamid, Zagora ou Figuig. Il est vrai qu’il profite d’une plus forte proximité des centres urbains marocains et du port de Tanger et que les attributs esthétiques et la hauteur des dunes (160 mètres dit-on) en renforcent l’attrait. La psammothérapie s’est donc développée de façon parallèle et concomitante au tourisme d’excursion qui a trouvé dans ces dunes un terrain de récréation et de dépaysement exceptionnel. Deux formes de psammotourisme cohabitent ainsi sans vraiment se côtoyer, visant deux publics différents autour de la même ressource sablonneuse : le tourisme d’excursion dans les dunes à destination des voyageurs internationaux et le tourisme de santé des nationaux (et des marocains émigrés en Europe). La saison estivale, pic de la pratique des bains de sable, correspond au creux des visites internationales. Le sable est ainsi une ressource touristique double, faisant vivre tout au long de l’année la majeure partie des populations locales en urbanisant un « front de désert » le long du flanc occidental de l’erg Chebbi (voir carte, fig. 2).

Le sable : une ressource territoriale durable au désert ?

L’ancrage territorial de la ressource

L’organisation des bains de sable reste essentiellement informelle et familiale. Sous la conduite et l’aide d’un habitant de Merzouga (Figure 5), chacun peut venir s’ensevelir dans le sable. Les dunes de l’erg faisant partie des terres tribales qui ressortissent d’un régime de droit collectif, il n’existe pas de sites privatisés dévolus uniquement à cet usage. Néanmoins, sur initiatives privées, des bivouacs temporaires sont installés (Figure 6) afin de recevoir les curistes sur les sites les plus fréquentés (on y trouve une tente pour se reposer et prendre le thé, ainsi qu’une douche). Quelques auberges organisent des bains pour les clients qui le demandent, mais la plupart d’entre elles n’acceptent pas les curistes. D’après les aubergistes, investissant en trop grand nombre les chambres, cette clientèle ferait baisser le standing des établissements, réduisant la fréquentation des touristes occidentaux. Surtout, le sable qu’ils déversent boucherait les tuyauteries.

Figure 5. L’ensevelissement curatif de deux personnes sous la surveillance d’une aide locale (Cliché Gagnol, près de Merzouga,  juin 2014).

Figure 5. L’ensevelissement curatif de deux personnes sous la surveillance d’une aide locale (Cliché Gagnol, près de Merzouga,  juin 2014).

 

Figure 6. Un bivouac sur un site de bains de sable près de Merzouga. Au loin, le coin de dunes où les femmes les pratiquent (Cliché Gagnol, juin 2014).

Figure 6. Un bivouac sur un site de bains de sable près de Merzouga. Au loin, le coin de dunes où les femmes les pratiquent (Cliché Gagnol, juin 2014).

Parce qu’ils viennent en famille ou en groupe d’amis (généralement relativement âgés) et en raison aussi de ressources financières souvent modestes, la plupart des curistes logent donc chez l’habitant[15], amenés par un « faux-guide ». Ce qui n’est pas sans poser des difficultés morales de cohabitation pour des populations locales qui rechignent à accueillir des « étrangers » à l’intérieur de leur propre espace domestique. C’est pourquoi une distance est maintenue entre le foyer et les curistes : ces derniers sont logés dans une partie séparée du logement familial principal qui a été spécialement agrandi à cet effet (sur ce point voir les précisions données par Gélard, op. cit.). En outre, les sites de bains de sable étant situés sur les premières dunes au contact des dernières habitations, ils participent ainsi à l’urbanisation tout au long de l’erg Chebbi mais aussi à la densification des deux villages qui s’y trouvent, Merzouga et Hassilabiad. Ces derniers ont tendance aujourd’hui à s’agglomérer, par mitage des auberges et des habitations, et par absorption de « quartiers » ou de « hameau » autrefois séparés. Pour autant, malgré la prolifération de nouvelles constructions, il reste difficile de se loger au cœur de la saison (en juillet et surtout août). Toutes les chambres et terrasses étant occupées, certains curistes campent alors sous les palmiers près d’un puits public ou même dans la rue, notamment au niveau de la place centrale de Merzouga qui concentre la plupart des activités commerciales.

Les bains de sable nécessitent l’aide d’une personne accompagnante du village, souvent de la famille logeuse ou alors trouvée sur le site (dans les bivouacs privés aménagés à cet effet). Rémunérée, cette dernière creuse des fosses dans le sable le matin afin qu’il ait le temps de s’échauffer. Aux heures les plus chaudes (entre 11h et 17h), les curistes partent en petits groupes rejoindre leur « tombe »[16]. Les hommes ôtent leurs habits pour ne garder qu’un short et se couchent[17]. Au moyen d’une pelle, l’accompagnateur les recouvre partiellement de sable jusqu’à la poitrine ou jusqu’au cou en prenant soin de donner de l’ombre aux têtes seules qui dépassent (au moyen d’un parasol ou d’un tapis entre deux branches de palmiers). L’ensevelissement ne dure que quelques minutes (de 5 à 10 minutes le plus souvent et très rarement jusqu’à 30, selon la chaleur, l’expérience et l’état de santé). L’accompagnateur les seconde le temps de l’immersion (pour les réhydrater régulièrement) puis les aide à se relever (car l’hypotension, du fait de la vasodilatation des vaisseaux sanguins, conduit à des étourdissements) et les enveloppe directement dans une grande couverture les maintenant au chaud (couverture bon marché utilisée également pour le bât des dromadaires). Ils sont ensuite raccompagnés sous la tente ou dans leur logement. Une fois couchés, ils se reposent en sirotant d’abord un thé chaud renforcé d’une infusion de plantes médicinales, avant de pouvoir se restaurer et boire de l’eau (tiède) et plus tard encore de pouvoir prendre une douche chaude. Cette opération se déroule une ou deux fois dans la journée et se répète sur quelques jours (la durée du séjour varie de deux/trois jours à une semaine, rarement plus d’une dizaine de jours).

Autour des bains de sable se greffe toute une activité économique saisonnière. Répondant aux besoins des curistes pour leur séjour et pour leur soin, d’autres ressources complémentaires sont exploitées. Des dizaines de commerçants ambulants de la région du Tafilalt s’installent à Merzouga en tant qu’herboristes, bouchers (notamment de dromadaires), masseurs et guérisseurs[18], vendeurs de couvertures, de chapeaux et de turbans, de fruits et légumes, de dattes, de jus d’orange, de crêpes et beignets, etc. Quelques éleveurs semi-nomades bivouaquent à proximité avec des chamelles laitières (Figure 7) : le lait de chamelle, produit relativement onéreux et réputé pour ses bienfaits fait partie intégrante de la cure (Figure 8). De même, des infusions de plantes aromatiques et médicinales, présentées comme spécifiquement sahariennes, renforcent le thé et des massages sont réalisés avec la cervelle ou la graisse de la bosse de dromadaires. Les bains de sable sont ainsi la composante essentielle d’un séjour dans le milieu désertique, considéré comme authentique et revigorant[19], associant la pureté du sable, le climat sec et sain, et la prise d’aliments spécifiques. Une dimension mystique est associée à cette cure, conçue alors comme une purification du corps mais aussi de l’esprit. Une visite des mosquées et des mausolées de saints du Tafilalt, accompagnée de bains dans les eaux thermales[20], fait parfois partie de cet itinéraire curatif devant aboutir à la guérison ou revivifier et tonifier[21] pour tout le reste de l’année.

Figure 7. Campement d’un éleveur camelin semi-nomade vendant du lait de chamelle frais près du principal site de bains de sable à Merzouga (Cliché Gagnol, 2014).

Figure 7. Campement d’un éleveur camelin semi-nomade vendant du lait de chamelle frais près du principal site de bains de sable à Merzouga (Cliché Gagnol, 2014).

Figure 8. Panneau publicitaire pour la vente de lait de chamelle frais à M’Hamid (Cliché Gagnol, 2014)

Figure 8. Panneau publicitaire pour la vente de lait de chamelle frais à M’Hamid (Cliché Gagnol, 2014)

Les bains de sable constituent donc pour les curistes urbains marocains un moyen de guérison ou de bien-être par l’immersion dans le sable. Plus largement, cette expérience vivifiante dans un milieu sain et authentique est considérée comme un retour vers les origines bédouines de leurs ancêtres. En cela, cet imaginaire du désert rejoint la recherche d’exotisme des touristes occidentaux voulant y découvrir l’authenticité de la vie nomade et le dépaysement procuré par une excursion dans les dunes et une nuit en bivouac (Cauvin-Verner, 2008). Afin de répondre aux attentes des touristes et des curistes, l’héritage nomade à Merzouga est mis en scène à travers des marqueurs matériels et immatériels (le voyage itinérant, les dromadaires, les tentes et bivouacs, les vêtements de type gandoura et chèche, les chants et les danses, la cuisine comme les dattes, le pain cuit dans le sable et les plantes aromatiques et médicinales, etc.). De fait, on assiste à une patrimonialisation de ces marqueurs de par leur mobilisation à des fins identitaires et politiques, mais aussi commerciales, comme en attestent par exemple les festivals culturels promouvant les cultures nomades et sahariennes[22]. Cette démarche d’affichage identitaire et de mise en avant de spécificités locales (artisanat, produit du terroir) est soutenue par les autorités locales et centrales, ainsi que par les partenaires associatifs étrangers. Le psammotourisme, à Merzouga, assure ainsi une certaine forme de continuité dans la transmission des pratiques, des savoir-faire et des identités hérités et réhabilités[23], mais qui n’est pas exempte de folklorisation.

Un moment révélateur de ce dévoiement par la massification touristique est celui de la rencontre tant attendu des touristes internationaux avec les « nomades » à Merzouga. L’excursion dans les dunes (une demi-heure à 2/3 jours) permet de bivouaquer sous une tente (en poils de dromadaires) construite dans une oasis entre les dunes (Figures 3 et 4). Mais il est aujourd’hui difficile pour les touristes d’imaginer vivre une expérience de vie nomade en apercevant l’alignement des bivouacs touristiques entre des eucalyptus (plantés pour faire oasis) qui sont protégés de la dent des dromadaires par des barbelés (Figure 4). En outre, la plupart des guides et chameliers se présentent comme des nomades (ou des villageois contraints récemment à se sédentariser à cause de la sécheresse). Ce qui conduit par exemple à des scènes surréalistes où,  pour ne pas gâcher le mythe, les guides doivent se cacher afin de pouvoir utiliser leur téléphone portable dans les dunes. Par ailleurs, de même que la visite aux musiciens gnaouas de Khemliya (hameau au sud de Merzouga), celle des campements dits nomades de Kemkemiya (à l’est de l’erg Chebbi) fait partie de tous les circuits autour de l’erg  organisés par les auberges (à la journée en 4×4) : devenus eux-aussi « nomades de profession », selon l’expression de C. Cauvin-Verner (2010), ils accueillent sous leurs tentes les touristes de passage s’arrêtant boire le thé, profitant de l’hospitalité organisée.

Une gestion familiale et un contrôle local de la ressource

Pour autant, à trop envisager le tourisme uniquement par ses effets négatifs liés à la déstructuration des sociétés locales, la plupart des études au sud-Maroc (Bentaleb, 2013, Borghi et al., 2011, Bouaouinate, 2008, Dekkari 2013, Minvielle et al., 2007) en ont négligé les rouages sociaux et les rapports de pouvoir qu’il engage pour le renouvellement et le contrôle de la ressource. Comme nous l’avons vu, à Merzouga, les innovations en matière de développement touristique se sont inscrites dans un contexte informel et familial : on constate la quasi absence de chaines hôtelières[24], la majorité des établissements et agences touristiques étant détenus par des locaux. Cette gestion familiale est mise en avant car cela constitue un gage d’authenticité recherché par la clientèle occidentale. Les premiers chefs de famille ayant investi dans le tourisme ont réussi progressivement à améliorer l’hébergement : de la simple tente du début à l’hôtel-restaurant avec piscine, qui est aujourd’hui symbole de réussite matérielle. L’accomplissement est atteint avec la diversification de l’offre touristique (par exemple en proposant la location de véhicules et de dromadaires, en disposant de bivouacs dans les dunes). Etre propriétaire, c’est enfin pouvoir faire travailler ses frères cadets, fils et cousins[25], selon les besoins et les compétences de chacun : ménage ou animation, en tant que cuisinier, chauffeur, guide, chamelier, accompagnateur des bains de sable, etc.

Même si de grandes familles ont pu accumuler le capital nécessaire pour garantir une grande diversité d’offres touristiques, les propriétaires d’auberges doivent souvent faire appel à d’autres propriétaires pour envoyer des clients dans un bivouac, louer un dromadaire ou pour accéder à tout autre moyens qu’ils n’ont pas. Des formes d’alliance et de solidarité fondées sur la parenté permettent ainsi de couvrir tout le spectre de l’offre touristique. Des tensions familiales peuvent néanmoins apparaitre lorsqu’un cadet ou un fils cherche à gagner son autonomie et à être lui aussi propriétaire, surtout lorsqu’il fait appel à des réseaux extérieurs et étrangers. Depuis les années 90, afin de pouvoir investir dans le tourisme, de nombreux acteurs locaux cherchent en effet à fonder ou à développer leur structure touristique en s’associant avec un étranger (français et espagnols sont de loin les plus nombreux), fournissant souvent le capital initial. En retour, cela permet aux étrangers de pouvoir investir, n’ayant pas accès au foncier dans les terres collectives (par le biais d’un bail emphytéotique, le titre foncier est réalisé sur le nom d’un local). Autour de l’erg Chebbi en 2007, 20% des auberges s’apparentent à de tels investissements mixtes (Bouaouinate, 2008). Le cas est relativement fréquent qu’il s’agisse d’un partenariat aboutissant à un mariage entre un jeune homme de Merzouga et une européenne (sur ces questions, voir Cauvin-Verner, 2007). Plus récemment, un partenariat équivalent permet aussi de faire un investissement immobilier, servant à la fois de résidence secondaire et de maison à louer aux touristes.

Ainsi, les dynamiques d’investissements et d’innovations touristiques sont inscrites dans des contextes changeants de solidarités et de rivalités intrafamiliales, mais aussi interfamiliales. Dans un milieu villageois et tribal où les faits et gestes de chacun sont très vite connus[26], une innovation ne reste jamais isolée très longtemps. Les acteurs touristiques s’alignent très vite en adoptant la nouveauté, ce qui conduit à toujours plus d’équipements et de confort[27]. Ce que déplorent d’ailleurs certains acteurs locaux qui y voient à la fois une fuite en avant et une banalisation de l’offre touristique. La rivalité entre familles peut conduire par exemple à dédoubler des festivals, qui fonctionnent selon une logique de concurrence et non pas de complémentarité. A M’Hamid la réussite du Festival international des nomades a suscité la création du Festival Taragalte, lequel s’adresse surtout à la clientèle occidentale. Enfin, les rivalités pour le contrôle d’accès à certains sites touristiques privilégiés, ont conduit à une pression foncière accrue sur les terres collectives tribales : l’appropriation privative de lieux de bivouac (dans l’erg Chebbi au pied des plus grandes dunes) ou même de palmeraies entières comme par exemple à Oum Lalaag près de M’Hamid[28], attise aujourd’hui les rivalités sans pour autant aboutir à des conflits ouverts : les modes locaux de régulation collective semblent jusqu’à présent toujours opérants. Mais, victime de son succès, le tourisme dans les dunes de Merzouga pourrait entrer dans un cycle aux logiques de plus en plus mortifères, les conditions de reproduction de la ressource étant de plus en plus compromises.

La constitution d’un « front de désert » : vers une banalisation de la ressource ?

Merzouga a donc connu un développement spectaculaire : de 1400 habitants en 1998, la commune de Taouz est passée à 5000 environ en 2006 et à plus de 7000 habitants aujourd’hui, sans parler de la population flottante saisonnière. Il existait sept auberges en 1987, 35 en 1997, 71 en 2007 (Bouaouinate, 2008 : 101) et 98 en 2014 (selon une recension d’un bureau d’études sur place et sur des sites Internet de réservation hôtelières ; 84 selon le directeur du CRI du Drâa-Tafilalt). D’après Popp en 2001 (cité dans Bouaouinate, 2008 : 98), même si les statistiques sont approximatives, l’erg Chebbi est sans doute le complexe dunaire de plus visité du Sahara. Le mitage des nouvelles constructions, l’extension et la densification du bâti font qu’aujourd’hui la frange occidentale de l’erg Chebbi forme un « front de désert », à l’image du front de mer dans les stations balnéaires. Cette urbanisation linéaire au pied des dunes[29], pour l’instant non planifiée, pourrait-elle constituer à moyen terme une station « psammaire » ou « arénale », c’est-à-dire une station touristique et balnéaire de désert ?

Longtemps quasiment absent de l‘activité touristique (sauf pour la délivrance des autorisations de projets privés), l’Etat marocain a fini par s’intéresser et à intervenir à Merzouga pour en encadrer le développement[30]. L’objectif officiel dans la région Draa-Tafilalt étant de passer de 880 000 arrivées de touristes en 2010 à 1,8 millions, la stratégie de développement du tourisme rural du ministère du tourisme estime que ce dernier est « insuffisamment exploité, bien que par endroit cette exploitation est excessive comme autour de l’erg Chebbi » (cité dans Bouaouinate, 2008 : 97)[31]. La priorité est pour l’instant donnée à la lutte contre les aspects considérés comme anarchiques : il s’agit avant tout de combattre les « faux-guides ». Autrefois, sans route goudronnée, ces derniers accompagnaient les touristes depuis Rissani (où la direction de Merzouga sur les panneaux de direction y est encore consciencieusement effacée, Figure 9). Mais la route goudronnée, les panneaux de circulation et les GPS ont fait disparaitre leur utilité. Ils se sont ensuite placés à l’entrée de Merzouga où les touristes tâtonnent à la recherche de leur hôtel (qu’ils ont souvent déjà réservé sur Internet). Certains n’hésitent pas à changer le sens ou à faire tomber le panneau d’un concurrent aubergiste (Figure 10). Afin de remédier à ces désagréments et à la pollution visuelle liée à la prolifération de des pancartes, l’Etat a mis en place récemment une signalétique standardisée des hébergements et concentrée en quelques points (Figure 11). Les « faux-guides » ont alors déserté l’entrée du village pour se poster sur la place centrale aménagée récemment avec du mobilier urbain. D’autres se placent sur les passages difficiles des pistes où ils attendent des heures qu’un véhicule s’ensable pour proposer leur aide.

Figure 9. Effacement de la direction de Merzouga et de Taouz à la sortie de Rissani (Cliché Gagnol, janvier 2014)

Figure 9. Effacement de la direction de Merzouga et de Taouz à la sortie de Rissani (Cliché Gagnol, janvier 2014)

 

Figure 10. Un « faux-guide » déplaçant le panneau de signalisation d’un concurrent à l’entrée d’Hassilabiad (Cliché Gagnol, janvier 2014)

Figure 10. Un « faux-guide » déplaçant le panneau de signalisation d’un concurrent à l’entrée d’Hassilabiad (Cliché Gagnol, janvier 2014)

Figure 11. La nouvelle signalisation à Hassilabiad (Cliché Gagnol, juin 2014).

Figure 11. La nouvelle signalisation à Hassilabiad (Cliché Gagnol, juin 2014).

Un projet plus intégré semble se dessiner pour résoudre les conflits d’usage qui se multiplient dans l’erg Chebbi. Il est en effet difficile de concilier quads et dromadaires (qui sont effrayés), ainsi que les touristes venus faire un stage de yoga, observer les étoiles ou vivre une expérience avec les nomades avec l’organisation de rallyes (c’est une étape obligée de tous les rallyes marocains). Les acteurs touristiques, par le biais d’une association de professionnels créée en 2004 sous l’impulsion du ministère de l’intérieur, avaient déjà décidé d’interdire la construction d’hôtels sur le flanc oriental de l’erg (ce qui est toujours le cas) et de réserver une grande partie de l’erg aux bains de sable et aux excursions en dromadaires vers les bivouacs, cantonnant les engins motorisés au sud de l’erg (ce qui n’a jamais été respecté). Cette approche a été reprise par le projet pilote de développement touristique durable de Merzouga, issu d’une convention entre le ministère du tourisme, le PNUD et l’agence du POT (Programme Oasis Tafilalt)[32] : un zoning plus strict apparait comme la réponse prioritaire qui est donnée, sur le principe d’un tourisme durable, même si elle semble difficile à mettre en œuvre.

En ce qui concerne enfin les bains de sable, contrairement à ce qui se passe dans certains pays[33], s’ils se font au grand jour et à une grande échelle, l’Etat et les autorités locales et médicales semblent s’en désintéresser, du moins jusqu’à récemment[34]. Mais cela change en raison de leur popularité grandissante : des médias marocains et internationaux l’évoquent (2M, AFP, Al Jazeera, etc.). Aujourd’hui les brochures officielles commencent à vanter les mérites du sable pour soutenir l’essor d’un tourisme de santé dans ces régions. Sur le modèle européen de la thalassothérapie, des velléités locales de médicalisation[35]  et de « modernisation » de la pratique émergent (avec salon de massage, menu diététique, hammam, jacuzzi, etc.), même si, pour l’instant, elles sont restés lettre morte faute de moyens d’investissement, de partenaires étrangers et de soutien officiel.

Enfin, il semblerait qu’à moyen terme une convergence  pourrait s’opérer entre les deux formes de psammotourisme puisque les deux types de clientèle sont de moins en moins cloisonnés. En effet, en famille ou entre amis, de plus en plus de marocains viennent en vacances à Merzouga pour tenter l’expérience des bains de sable et pour voir les dunes en faisant des excursions vers les bivouacs ; tandis que quelques européens s’essaient aux bains de sable, ce dont témoigne la diversification du discours sur les bienfaits du sable. On ajoute déjà qu’ils éliminent les toxines et l’embonpoint, permettent une cure « detox » naturelle. Devenus « tendances », les bains de sable à Merzouga viennent d’être élevés au rang de 4e meilleure destination au monde pour le tourisme de bien-être dans l’édition d’août/septembre 2016 du magazine américain National Geographic Traveler[36]. Ainsi l’on peut se demander si les bains de sable ne se banaliseront pas en s’alignant sur les standards internationaux du tourisme de santé et de bien-être : professionnalisation, médicalisation, marketing et récréation.

Conclusion

La trajectoire du développement territorial de cette région périphérique amazigh (berbérophone) est révélatrice de la construction de ressources consécutives à des effondrements successifs. Cette suite de destruction n’est créatrice que dans la mesure où elle rend nécessaire l’émergence et le développement de ressources substitutives pour survivre. Cette analyse montre que l’alternance de construction/destruction de ressources se lit à travers un jeu d’échelles complexe, entre constructions et contrôles locaux des ressources et captations et effondrements d’origine externe et d’une échelle souvent supérieure (régionale ou globale). Dans le cas présent des bains de sable, la dimension touristique nationale est à souligner, dans la mesure où il s’agit d’une clientèle marocaine (ou issue de l’émigration marocaine en Europe). La construction de cette ressource s’inscrit dans différents processus qui peuvent être caractérisés : révélation de la ressource, mobilisant le plus souvent un regard extérieur, justification du lien au lieu, développement, association à d’autres ressources. La question essentielle reste celle des modalités de l’ancrage de cette ressource au territoire et plus particulièrement de son contrôle par les acteurs locaux.

Cet ancrage repose en premier lieu sur les spécificités du lieu liées aux qualités intrinsèques du sable (texture, composition, esthétique). Elles induisent des qualités fonctionnelles et particulièrement des usages thérapeutiques qui génèrent de nouvelles pratiques et activités. Contrôlées par les populations locales elles sont reliées à d’autres ressources (identité nomade saharienne, plantes du désert, lait de chamelle, etc.) pour les insérer dans des imaginaires de bien-être et de régénération individuelle. La ressource touristique du désert et plus précisément du sable dunaire se renouvelle en fonction de l’évolution des pratiques touristiques qui la prend comme support et qui exploite ses qualités spécifiques. Ressource touristique renouvelable certes, mais ajoutons qu’elle n’en est pas autant obligatoirement durable puisqu’elle est déterminée par le maintien des conditions écologiques de reproduction des ressources, surtout dans un contexte de standardisation et de montée en gamme de l’offre touristique. Se pose ainsi avec de plus en plus d’acuité la question de la préservation de la biodiversité, la problématique de l’augmentation de la consommation d’eau et de la gestion des déchets[37], mais aussi plus largement de la protection des paysages et du maintien de l’agro-pastoralisme oasien face à la désertification et à l’urbanisation.

Dans un contexte d’évolution et de diversification des pratiques touristiques, le foncier reste un des principaux liens de contrôle des ressources du territoire. Il limite les intrusions d’acteurs externes mais n’installe pas pour autant les conditions d’une coordination des acteurs existant. Ces derniers restent insérés dans des systèmes de rivalité et de conflits d’usage, en particulier dans le tourisme d’excursion, que la saisonnalité des pratiques et les solidarités familiales et tribales estompent. Au sein des familles élargies, la répartition familiale des activités associées au psammotourisme est un des principaux modes de coordination et de contrôle de l’activité. Il n’est remis en cause que par l’intrusion et la captation de capitaux externes, qui font souvent suite à une installation et à un investissement dans le tourisme consécutifs à un mariage. Porteurs d’innovations mais déstabilisateur des normes sociales et morales (Cauvin-Verner, 2007), ces échanges financiers et sentimentaux constituent une des spécificités du développement touristique dans le désert marocain.

Conjointement au risque de banalisation et aux enjeux écologiques liés à la massification, la principale menace sur la vitalité de la ressource se pose en termes d’aménagement. Alors que l’on assiste à une urbanisation linéaire du type « front de désert », le concept de « station du désert » n’est pas loin d’émerger dans les faits. Dans ce cas, l’affirmation par l’Etat de nouvelles règles et normes, associées à l’arrivée de capitaux externes, est une des principales menaces qui pèse sur le contrôle local de la ressource. La solidité des liens à l’intérieur et entre familles élargies et leur capacité à négocier de façon coordonnée avec les pressions externes, restera alors à analyser. Il en est de même de l’effondrement potentiel de la ressource touristique. Les acteurs de Merzouga ne sont pas dupes du succès actuel du psammotourisme. Il reste fragile car conditionné par des éléments externes qu’ils ne maitrisent pas, comme par exemple les effets potentiels d’un attentat islamiste, d’un conflit plus ouvert avec l’Algérie, de l’augmentation de la contrebande frontalière et de sa répression. En cela, même si le nomadisme sous sa forme collective et purement pastorale est résiduelle (Rachik, 2000), perdure à Merzouga un héritage nomade, fondé sur le capital de mobilité et de flexibilité d’une société locale qui assure, dans un milieu désertique sablonneux contraignant, la pérennité de ses conditions d’existence grâce à la diversification des ressources et au réseau de relations entretenues avec d’autres espaces et à d’autres échelles.

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[1] Le site de cette fondation scientifique et écologiste américaine propose notamment une veille informative sur l’exploitation du sable [http://coastalcare.org/?s=sand+mining].

[2] Le sable est utilisé dans la construction, l’industrie, l’agriculture, les infrastructures de transport, ainsi que dans les aménagements portuaires et touristiques des littoraux. Dans la presse, il est dénoncé le pillage organisé et les meurtres de la mafia du sable (en Inde notamment) et certains prédisent de futures guerres du sable. Des parties de côtes sablonneuses marocaines et indiennes sont littéralement pillées et les monarchies du Golfe (et Singapour) draguent l’océan indien à la recherche de sables marins quitte, dit-on, à faire disparaitre des ilots entiers en Indonésie ou aux Maldives.

[3] Merzouga est l’agglomération principale de la commune de Taouz (ou Et-Taous) au sud du Tafilalt. M’Hamid el Ghizlane se situe à une centaine de kilomètres plus au sud-est dans la vallée du Draa moyen. Ces deux communes rurales ont presque 7000 habitants chacune (RGPH 2014). Il s’agit des deux sites touristiques principaux du désert marocain, mettant en valeur la présence proche de champs dunaires.

[4] L’exploitation minière, commencée à l’époque coloniale sous la forme d’une société d’Etat et d’une coopérative indigène, dura trois décennies environ (années 50 à 70) et « s’est exercée dans un cadre adapté, le tâcheronnage [avec] une organisation du travail laissée à la convenance des propriétaires. […] Dans ces conditions, l’ensemble du groupe a pu tirer profit de son sous-sol » (Lefébure, 1986, 148-151). Aujourd’hui encore une dizaine de milliers de mineurs-artisans exploitent des petits gisements peu rentables et dispersés de plomb, zinc, cuivre, fer, fossiles et pierres semi-précieuses dans le sud-est marocain.

[5] La fermeture et la surveillance de la frontière sud-est marocaine n’empêchent évidemment pas les circulations de contrebande depuis ou vers l’Algérie, la Mauritanie et les autres pays du Sahel, notamment pour le trafic du bétail, de biens alimentaires subventionnés, de cigarettes, de résine de cannabis et d’essence (Oudada, 2012).

[6] La trajectoire décrite pour Merzouga est identique à celle de M’Hamid depuis la création du barrage d’El Mansour Eddahbi en 1972 (Oudada, 2008 : 213). Ainsi, la plaine d’épandage du Draa formait épisodiquement le  lac d’Iriqui qui était autrefois une des plus importantes zones pastorales du Maroc pré-saharien vers laquelle affluaient saisonnièrement les troupeaux. C’est aujourd’hui une région en grande partie désolée et désertée (les crues et les lâchers de barrage n’arrivant plus à remettre en eau le soi-disant lac) et un parc national. Une école et un dispensaire dits nomades mais fixes ont été crées par des ONG mais n’ont jamais pu réellement fonctionner, faute d’instituteurs et d’infirmiers voulant rester sur place, mais aussi d’élèves et de patients. Près du lac temporaire, on ne trouve aujourd’hui qu’un café avec bivouacs, les 4×4 de touristes étant plus nombreux que les dromadaires.

[7] Le village de M’Hamid, l’autre haut-lieu du tourisme au désert au Maroc, a connu chronologiquement et économiquement la même trajectoire (Cauvin-Verner, 2007 et Oudada, 2008), quoiqu’un peu retardé en raison de problématiques sécuritaires plus aigües, à la méfiance des autorités quant à la présence majoritaire de la tribu Nouaji des Arib, se revendiquant sahraouie et aux attaques du Front Polisario qui durèrent jusqu’au début des années 80. Région de très forte présence militaire, les touristes devaient se munir d’un laissez-passer à la journée et dormir à Zagora jusqu’en 1986. En 1996 des manifestations de jeunes contre le chômage et l’enclavement ont conduit le ministère de l’intérieur à délivrer un grand nombre d’autorisations pour la création d’agences et de bivouacs.

[8] Dans la zone de Merzouga, le premier bivouac a été créé au tout début des années 80 à Ras el erg, au débouché sur l’erg de la piste d’Erfoud et de Rissani. Le patron, ayant travaillé comme chauffeur de camion en France, est revenu au Maroc pour devenir transporteur. Acheminant parfois des touristes, il a construit une simple tente pour accueillir ceux qui voulaient faire une pause pour se désaltérer et rencontrer les populations locales. Il a ensuite ajouté une cuisine, a fait un salon, puis a proposé des dromadaires à la location. Il a fini par construire en dur son auberge. Fort de ce succès, d’autres ont très vite reproduit cette démarche malgré les réticences morales locales.

[9] Depuis quelques années, on observe la venue de nombreux camping-caristes (souvent des retraités français) jusque dans le sud-est marocain. Ils y passent quelques jours au cours d’un séjour qui peut durer plusieurs mois (en hiver). Par dérision, ils sont souvent appelés localement les « Tamalous ».

[10]Au Maroc, cette expression désigne les guides informels qui attendent et accostent les touristes pour proposer leurs services. A Merzouga, ils leur vendent des pierres semi-précieuses et des fossiles et les guident vers un hébergement, un bazar ou un site de bains de sable (moyennant commission).

[11] Pour une présentation plus détaillée du développement touristique du sud-est marocain, voir la thèse de Bouaouinate (2008), qui offre une analyse comparée entre Merzouga et M’Hamid riche en informations.

[12] Appelés aussi psammothérapie, psammatothérapie, arénothérapie, sablothérapie, selon les racines grecque ou latines du terme « sable ».

[13] En l’absence de données statistiques officielles précises concernant l’activité touristique, il est très difficile de quantifier l’ampleur de la pratique des bains de sable. Nos interlocuteurs locaux estiment qu’ils attireraient plusieurs milliers de curistes par an (accompagnés de membres de leurs familles ou d’amis).

[14] Les sahariens ne souffrent pas ou peu de ces maux : les cures par le sable qui étaient en usage autrefois chez les Aït Khebbach perdurent aujourd’hui chez les Touaregs. Appelés tegharghar, ils servent à soigner les fractures, fluxions et tuméfactions (Gagnol, 2009).

[15]Des maisons à louer ont vu récemment leur apparition, s’adressant à la fois à la clientèle marocaine fortunée pour les bains de sable et aux touristes occidentaux.

[16] Surnommés de façon ironique les poissons des sables (une espèce de lézard saharien), les curistes payent, dit-on localement par dérision, pour que l’on creuse leur propre tombe : l’immersion dans le sable est ainsi représentée comme un enterrement.

[17] Les femmes restent habillées et ne recouvrent généralement que les jambes et/ou le bassin. L’accompagnateur est du même sexe (voir Gélard, op. cit.) et le site des bains n’est pas le même.

[18] Une acupunctrice coréenne installée à Fez passe également la saison estivale à Merzouga.

[19] Sur le rapport au désert (badiya) et sa patrimonialisation dans les pays arabes, voir notamment Métral (2010).

[20]Les stations thermales réputées d’Hammat Moulay Hachem et surtout celles d’Hammat Moulay Ali Cherif sont recommandées pour les problèmes de rhumatismes. Elles se situent au nord d’Errachidia le long du Ziz, sur la route entre Merzouga et les régions atlantiques. Le mausolée Moulay Ali Chérif près de Rissani abrite la tombe du fondateur de la dynastie alaouite. En Algérie et en Egypte (Siwa), les curistes profitent d’une situation plus avantageuse puisque sont concentrées en un même lieu les ressources sablonneuses, thermales et religieuses : les stations de bains de sable sont souvent des stations thermales et des zaouïas.

[21] D’ailleurs, en sourdine, certains considèrent que les bains de sable sont un moyen efficace de lutter contre l’impuissance et l’infertilité (les herboristes vendant aussi beaucoup d’aphrodisiaques…).

[22]Si, à Merzouga, les festivals culturels créés n’ont pas été durables, deux festivals rivaux existent à M’Hamid depuis plus d’une dizaine d’années.

[23]Par exemple le tourisme maintient l’élevage camelin et les savoir-faire en matière de dressage et de conduite. Mais on ne peut pas mettre sur le même plan les méharées au long cours qui exigent des compétences acquises par l’expérience de la vie dans le désert et les excursions express dans les bivouacs : ceux des premières disent que les dromadaires y sont mal dressés et mal soignés. Ils ne savent circuler qu’en file. Comme nous l’a confié un interlocuteur « celui qui n’a pas de métier, il y a le tourisme. Il ya des chameaux à tirer ». Ces derniers sont uniquement des mâles, parfois castrés, pour éviter tout comportement agressif. Pour ne pas aller à leur recherche le matin, ils sont entravés à un genou la nuit. Ils sont nourris au moyen de luzerne, paille et orge acheminés depuis d’autres régions marocaines et abreuvés grâce à des citernes. Le pastoralisme subissant la récurrence des sécheresses, la possession d’un animal est aujourd’hui un luxe : seuls quelques moutons sont élevés dans les maisons grâce aux résidus de culture des jardins. Si quelques familles de pasteurs semi-nomades ou sédentaires vivent encore en partie de l’élevage de dromadaires pour la revente et la location touristique (ou la vente de lait près de Merzouga et de Rissani), la plupart des dromadaires employés dans le tourisme viennent d’autres régions du Maroc (confiés ou possédés notamment par des familles Aït Khebbach installées aux alentours de Boudnib) et sont achetés sur les marchés (Tinghir et Gelmim). Il en est de même pour les tentes en poils de dromadaires (khaïma) des bivouacs qui, faute de matières premières, ne sont plus celles des Aït Khebbach, pourtant mieux adaptées au désert : elles proviennent des régions montagneuses du Saghro et de l’Atlas peuplés par d’autres pasteurs transhumants Aït Atta.

[24] Hormis une espagnole, possédant un bivouac et deux hôtels (bientôt trois) dont celui qui a la plus grande capacité (80 lits).

[25]  Les femmes de Merzouga ne travaillent que peu dans le tourisme. La plupart des cuisinières et femmes de ménage sont des urbaines.

[26] Ce contrôle interne au village concerne aussi les touristes. Comme nous le confiait un de nos interlocuteurs, « ici on contrôle tout. On est comme des policiers. On sait ce que font les touristes. On les « fiche » ! On n’accepte plus certains qui sont connus ».

[27] Il n’est plus rare de trouver des auberges avec piscine, climatisation, terrasse à la vue panoramique avec lunette astronomique, etc. L’évolution des bivouacs est encore plus saisissante : les bivouacs luxueux et les tentes dites caïdales  offrent douche chaude dans une salle de bain avec toilette chimique, canapé, lit à baldaquin, électricité à l’aide d’un groupe électrogène. On peut aussi se faire déposer en hélicoptère depuis Marrakech dans un bivouac de luxe de l’erg Chegaga.

[28] Littéralement la « source aux sangsues » rebaptisée pour les touristes « oasis sacrée », Oum Lalaag est une petite palmeraie clôturée qui abrite un bivouac et qui est devenue un passage obligé sur la piste entre M’Hamid et l’erg Chegaga.

[29] Seul un hôtel a été créé dans le reg, relativement loin des dunes : il a fermé rapidement faute de clientèle. A M’Hamid, les dunes et les sites de bivouacs sont plus lointains (erg Chegaga, Lihoudi, Zehar, Hamada « Portes du désert », etc.) et l’hébergement plus diversifié : on observe par exemple une présence accrue de campings dans les palmeraies. Les acteurs du tourisme à M’Hamid estiment qu’en raison de sa faible superficie et de la surfréquentation, l’erg Chebbi n’est plus un vrai désert contrairement à Chegaga. On ajoute même que le sable de la dune de Tinfou au sud de Zagora aurait été apporté par camions pour les besoins d’un film !

[30] Les inondations catastrophiques de mai 2006 ont montré les risques d’un développement touristique non maitrisé. Elles ont endommagé la moitié des auberges et en ont détruit une dizaine, dont deux n’ont pas été reconstruites (appartenant en partie à des investisseurs étrangers qui ont tenté de porter plainte contre les autorités locales pour leur avoir délivré un permis de construire dans une zone inondable), tandis que les autres l’ont été exactement au même endroit (Bouaouinate, 2009). Depuis lors, les autorisations de construction sont néanmoins plus difficiles à obtenir (auprès de la commune et du gouvernorat, alors qu’une simple autorisation du cheikh suffisait autrefois) et le prix du foncier s’est considérablement accru.

[31] On observe une réelle difficulté au Maroc à faire émerger le désert comme une activité touristique spécifique. Malgré les demandes locales, il n’y a pas de formation ni de titre officiel de guide-accompagnateur de désert (contrairement au milieu montagnard). La région Drâa-Tafilalt s’appelle « Atlas et vallées » dans le nouveau plan d’aménagement territorial de l’offre touristique, tandis que la « route du Majloul » du Programme de développement territorial durable des Oasis du Tafilalt (POT) promeut l’écotourisme oasien.

[32] Il s’agit du « Projet de protection et de valorisation par le tourisme durable de zones fragiles », en l’occurrence de l’erg Chebbi et la Dayet Serji, classés site d’intérêt biologique et écologique (SIBE) sur 22700 ha. Mises à part la signalétique et la formation des acteurs, le projet entend aussi réguler la construction des bivouacs qui ont tendance à proliférer (une trentaine dans l’erg Chegaga et une soixantaine dans celui de Chebbi, répartis sur une dizaine de sites d’« oasis »), en restreignant les autorisations et en établissant des normes.

[33] En Algérie, les autorités locales de la wilaya de Biskra ont interdit la pratique en raison de décès qui sont advenus, tout en promettant la création d’un centre de soins spécialisés. Ce projet n’a jamais vu le jour, faute d’obtenir l’aval du ministère de la santé.

[34]Il n’existe aucune statistique, aucun suivi ni encadrement (pas d’hôpital à Merzouga ou de service spécialisé dans la région), ni d’études scientifiques : aucune publication sur les bains de sable dans la revue Maroc médical créée en 1920, aucune information sur le site de la Société marocaine de Rhumatologie, aucune communication au 26ème congrès pan-arabique de rhumatologie organisé en mars 2016 à Marrakech, rien au Global Spa & Wellness Summit organisé à Marrakech en 2014, etc.

[35] Depuis quelques années, en raison de la multiplication des accidents et des décès, une sensibilisation est faite pour que les curistes fassent une consultation auprès d’un infirmier au centre de santé, où des médecins sont aussi dépêchés le temps de la saison. Les bains de sable peuvent provoquer des accidents cardio-vasculaires et sont en effet contre-indiqués aux personnes trop âgées, hypertendues, souffrant d’insuffisances cardio-vasculaires ou respiratoires (asthme, diabète, artériosclérose, problèmes rénaux, etc.). Pour une première fois, il est conseillé de passer au dispensaire (prise de tension) avant de n’entreprendre qu’un bain par jour, sans couvrir la poitrine, en se réhydratant régulièrement et en ne dépassant pas 5 minutes à des heures moins chaudes de la journée (avant 11h ou après 16h30).

[36] Les trois premières étant la ville de Québec au Canada, Aguas Calientes au Pérou et Bath en Angleterre.

[37] La faune emblématique des ergs (fennec, gerboise, gazelle, etc.) aurait déjà disparu de Chebbi en raison notamment des engins motorisés. Les puits perdus des auberges souillent les nappes phréatiques et les sites des bains de sable. Un golf est à l’étude : les acteurs locaux soutiennent en grande partie ce projet, estimant que cela serait synonyme d’une augmentation du volume d’eau acheminé depuis le barrage H. Addakhil et accordé par  l’Etat à Merzouga.

Authors

Laurent Gagnol

Maître de conférences

EA 2468 Discontinuités/Université d’Artois

Laurent.gagnol@univ-artois.fr

 

Pierre-Antoine Landel

Maitre de Conférences

UMR PACTE/Université Grenoble Alpes

pierre-antoine.landel@univ-grenoble-alpes.fr