Tourisme et maisons d’écrivain, entre lieux et lettres

Aurore Bonniot-Mirloup



Résumé

La littérature peut se voir approprier dans ses aspects matériels (les livres, la maison d’écrivain,…) comme immatériels (l’imaginaire des lieux), par des acteurs pour qui elle constitue une ressource pouvant contribuer au développement des territoires. En particulier, la maison d’écrivain, ce lieu de mémoire chargé de sens, déjà investi par les spécialistes de l’histoire et de la littérature, suscite aussi l’intérêt des collectivités qui la considèrent comme un patrimoine à valoriser, un moyen de renforcer l’attractivité de leur territoire.

Témoignage du passé, illustre demeure mais aussi demeure de l’intime, la maison d’écrivain voit se confondre les temps et les espaces, les imaginaires et les souvenirs personnels. Elle constitue une hétérotopie, tant les niveaux de lecture du lieu sont multiples et peuvent coexister.

Nos travaux visent à comprendre la signification, ou plutôt les variations de sens que prennent ces maisons d’écrivain dans leur rencontre avec des imaginaires et des pratiques touristiques diversifiées et en pleine évolution. En questionnant les visiteurs sur leurs attentes, mais aussi par une étude des livres d’or, nous explorons le registre des perceptions et des émotions du visiteur, qui dévoilent un vaste imaginaire autour de la maison d’écrivain, confirmant ainsi sa nature hétérotopique. L’expérience touristique naît de la relation tripartite entre l’auteur, l’œuvre et les lieux, elle enrichit la réception de l’œuvre et le regard sur le territoire grâce à un va-et-vient dialectique.

Mots-clés : Maison d’écrivain, imaginaire des lieux, tourisme littéraire, livres d’or, expérience.

Introduction

L’œuvre littéraire, comme d’autres œuvres artistiques, a le pouvoir de véhiculer un imaginaire des lieux, et lorsqu’elle est partagée, de devenir un élément de la mémoire collective ; dans la région qui l’a vue naître, elle est alors un témoignage du passé pour le voyageur comme pour l’habitant. La littérature peut se voir approprier dans ses aspects matériels (les livres, la maison d’écrivain,…) comme immatériels (l’imaginaire des lieux développé dans les œuvres, les traces de l’auteur, les parcours en lien avec l’œuvre ou l’auteur, …) par des acteurs pour qui elle constitue une ressource pouvant contribuer au développement social, culturel, et touristique des territoires. Considéré parfois comme déclinaison thématique d’un tourisme culturel générique, le tourisme littéraire fait référence à la visite de lieux que l’auteur a fréquentés ou de ceux dont il est fait mention dans ses livres (Squire, 1994 ; Herbert, 1996 ; Robinson et Andersen, 2002).

Que ce soit par l’invention d’un nouveau lieu ou en “réinventant” un lieu existant (Molina, 2010, Choay, 1999), la création d’une “maison d’écrivain” atteste d’une volonté de construire un lieu symbolique afin de mettre en valeur le patrimoine littéraire (Herbert, 2001). La création du lieu s’entend dans le sens où une demeure privée est convertie en espace muséal destiné à accueillir du public. Elle peut aussi, dans un contexte de perte d’attractivité des espaces ruraux, témoigner d’une volonté de développer une identité territoriale valorisante autour d’un élément du patrimoine, une “image identifiante” pour le territoire (Cousin, 2008). En France, on dénombre 185 maisons d’écrivain (Fédération des maisons d’écrivain & des patrimoines littéraires, 2012) (fig. 1). Diversité des lieux, des histoires : il en existe autant qu’il y a eu d’auteurs pour écrire des œuvres, s’inscrire et les inscrire dans l’espace. La diversité se retrouve aussi dans les attentes de celui qui franchit la porte d’une maison d’écrivain. Témoignage du passé, illustre demeure mais aussi demeure de l’intime, dans une ambiance empreinte de recueillement et de nostalgie, les imaginaires vont à la rencontre des souvenirs personnels, les temps se croisent, et les espaces se rejoignent. Une maison d’écrivain constitue une hétérotopie (Foucault, 2009), tant les niveaux de lecture d’un même lieu sont multiples et peuvent coexister, y compris pour un seul individu.

2016-1(9)-ART6-fig1.FRjpg
Figure 1 : Répartition des maisons d’écrivain et lieux littéraires
Source : enquête de la Fédération des maisons d’écrivain & des patrimoines littéraires 2012, zonage aires urbaines INSEE. réalisation : Ceramac 2013.

Nos travaux visent à comprendre la signification, ou plutôt les variations de sens que prennent ces maisons d’écrivain. Ces maisons nous interrogent à plusieurs titres : dans leur rapport à l’espace, ainsi que dans leur rencontre avec des pratiques touristiques diversifiées et en pleine évolution (multiplication des courts séjours, autonomie du touriste). S’agit-il de tourisme culturel, de tourisme de mémoire, de tourisme littéraire ou d’une visite de l’habitant à son patrimoine ? En questionnant les visiteurs sur leurs attentes, mais aussi par une étude des livres d’or, nous cherchons aussi à identifier en quoi le lieu fait sens pour le visiteur, dans sa relation à l’auteur, à l’œuvre, au lieu et à ses imaginaires.

Les maisons d’écrivain et leurs visiteurs

Des maisons d’écrivain polymorphes

En France, les maisons d’écrivain se caractérisent par une grande hétérogénéité. Une maison d’écrivain, c’est une maison où est né, où a vécu, où a écrit un auteur ; ce n’est pas forcément sa maison natale, ni celle où il a passé la majeure partie de sa vie. Cette définition donne lieu à une grande diversité dans les lieux ainsi dénommés, dans leur forme comme dans leurs contenus réels et symboliques. On distingue des maisons-mausolées à la gloire de l’auteur, des maisons-musées retraçant un mode de vie d’antan, des maisons-monuments, édifices prestigieux entourés de jardins remarquables, des maisons-bibliothèques regorgeant d’ouvrages issus de la collection privée de l’auteur. Michel Melot constate que les maisons en question peuvent correspondre à l’une ou /et l’autre catégorie, ou y échapper complètement (Melot, 1996).

Les missions de ces lieux se sont longtemps limitées à la conservation et la préservation à des fins mémorielles et patrimoniales. Mais dès les années 1990, les collectivités locales en particulier ont vu dans les maisons d’écrivain des moyens de valoriser l’image du territoire et de développer le tourisme culturel. Depuis 1997, la plupart des maisons d’écrivain sont rassemblées au sein d’une Fédération, la Fédération nationale des maisons d’écrivain & des patrimoines littéraires. Cette fédération a été créée pour pallier le manque de reconnaissance administrative de ces lieux hybrides, mais aussi pour en assurer la préservation, la promotion et le rayonnement culturel. Un label “Maison des Illustres” décerné par le Ministère de la Culture et de la Communication vient ajouter une reconnaissance supplémentaire à près de la moitié d’entre elles. En 2013, 171 maisons d’hommes d’État ou d’artistes avaient ainsi le label « Maison des illustres », parmi lesquelles 75 maisons d’écrivain. Si les écrivains sont les personnages “illustres” les mieux dotés en maisons, c’est peut-être en raison de l’immatérialité de leur œuvre littéraire qui justifie ce besoin de les localiser. Leur maison serait ” l’intermédiaire obligé entre inspiration et écriture” (Poisson, 1997, p. 3), un lieu qui permettrait d’établir un contact avec l’auteur et son monde imaginaire (Fabre, 2001 ; Melot, 2005).

Ces lieux de mémoire vont parfois jusqu’à se métamorphoser en espaces de promotion de la littérature : centres d’études, de pédagogie, résidences d’artistes, lieux de rencontres culturelles, de festival, etc. Ce déploiement d’activités suscite pour les aménageurs des difficultés d’ordre logistique et éthique, s’agissant de concilier d’un côté les exigences de respect et d’authenticité inhérentes au lieu de mémoire et de l’autre, la volonté d’en faire un espace animé et attractif pour des visiteurs toujours plus nombreux. Qu’il soit ou non lecteur de l’œuvre, le visiteur se forge une série d’attentes, que nous avons voulu appréhender tout d’abord grâce à des questionnaires soumis aux visiteurs de trois maisons d’écrivain.

Choix de trois maisons d’écrivain

Les trois maisons retenues pour cette étude ont été choisies selon des critères socio-spatiaux, mais aussi en raison de l’ancrage d’un auteur et de son œuvre dans une région. Qu’il s’agisse d’une demeure de naissance ou d’une maison abritant des souvenirs d’enfance, ces écrivains ont développé une relation singulière avec ce lieu et son environnement ; leurs écrits en constituent la trace, leur littérature contribue à qualifier une région par une géographie réelle ou imaginaire. Ces maisons rurales, toutes trois labellisées “Maisons des Illustres”, sont situées dans le centre de la France, dans le Berry et le Bourbonnais, et sont distantes de quelques dizaines de kilomètres les unes des autres. Elles se trouvent dans des espaces comparables en termes d’attractivité touristique. Il s’agit de la maison de George Sand située à Nohant (Indre), de la maison de Charles-Louis Philippe à Cérilly (Allier), et de la maison d’Alain-Fournier dite “du Grand Meaulnes”, à Epineuil-le-Fleuriel (Cher).

Le domaine de Nohant (fig. 2) a ouvert ses portes au public en 1961, il figure parmi les dix maisons d’écrivain les plus fréquentées en France. Propriété de l’État (Centre des Monuments Nationaux), son statut lui permet en particulier d’ouvrir ses portes 360 jours par an. Après en avoir hérité de sa grand-mère, George Sand dut le racheter suite à son divorce. Elle y était très attachée[1], tout comme à la terre de Nohant et à cette Vallée Noire qui constituera le cadre de nombreux de ses romans. Ce domaine a accueilli son cercle d’amis parisiens, écrivains et artistes de renom : Flaubert, Chopin, Balzac, Delacroix,… ; il a aussi abrité quelques unes de ses liaisons amoureuses célèbres. Le cadre pratiquement inchangé de Nohant, son parc remarquable aux arbres plusieurs fois centenaires avec, un peu à l’écart, les tombes de l’auteure et de ses proches, sont autant d’éléments qui font de ce site romantique un témoignage exceptionnel sur sa vie de femme de lettres au XIXe siècle.

 2016-1(9)-ART6-fig2Figure 2. Domaine de Nohant, maison de George Sand
Source : cliché de l’auteur, 6 mai 2014.
2016-1(9)-ART6-fig3
Figure 3. Maison-école du Grand Meaulnes à Epineuil-le-Fleuriel
Source : cliché de l’auteur, 11 juillet 2013.

Alain-Fournier a vécu dans la maison-école d’Epineuil-le-Fleuriel (Cher) où ses parents étaient instituteurs jusqu’à l’âge de douze ans, en 1898. Cette demeure (cf. figure 3) l’a marquée au point d’en faire un élément central dans son roman Le Grand Meaulnes qui débute ainsi :

"Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
 Je continue à dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y reviendrons certainement jamais.
 Nous habitons les bâtiments du Cours Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j'appelais M.Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, et le cours moyen. Ma mère faisait la petite classe. "(Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913)

On y découvre l’école, le village rebaptisé Sainte-Agathe, mais aussi le mystérieux personnage d’Augustin Meaulnes. Le Grand Meaulnes est le seul roman d’Alain-Fournier, mort en 1914 sur un champ de bataille de la Meuse à l’âge de 27 ans. Ce roman initiatique a marqué plusieurs générations d’adolescents, il figure parmi les dix livres les plus lus en France (Savigneau, 1999). Cette maison d’écrivain possède la particularité de porter non pas le nom de l’écrivain, mais celui du roman et de son héros. Cette ancienne école a été restaurée et transformée en musée en 1994. Le site, moyennement fréquenté (il accueille entre 1000 et 10 000 visiteurs chaque année), propose un voyage dans le roman mais aussi dans le temps pour revivre l’école de la IIIe République.

La maison-musée de Charles-Louis Philippe, située à Cérilly dans l’Allier (Auvergne) est peut-être la plus petite des maisons d’écrivain (cf. figure 4). Rouverte à la visite en 1974, elle a adopté la dénomination de “musée” et non de “maison”. Cette humble demeure de sabotier a vu naître en 1874 l’auteur de La Mère et l’enfant (1900). Il y habita jusqu’en 1895, l’année de son départ pour Paris où il rencontra le succès. Il revint régulièrement dans la ville de Cérilly, qui servit de cadre à beaucoup de ses œuvres. C.-L. Philippe est enterré dans le cimetière de cette ville qu’il surnommait lui-même “la petite ville”. Cette maison accueille moins de 1000 visiteurs chaque année, on y retrouve le souvenir du métier de sabotier mais surtout une riche exposition consacrée à la vie et à l’œuvre de cet auteur aujourd’hui méconnu.

2016-1(9)-ART6-fig4Figure 4. Maison de Charles-Louis Philippe à Cérilly
Source : cliché de l’auteur, 2 juillet 2014.

Analyse thématique de questionnaires auprès des visiteurs

Des questionnaires ont été déposés à l’accueil de ces maisons d’écrivain, et proposés à l’issue de la visite. Les résultats présentés ci-après portent sur 121 questionnaires remplis par les visiteurs de ces trois maisons, durant les étés 2013 et 2014. Le profil-type du visiteur répondant est le suivant : il s’agit d’une femme, touriste, âgée de plus de 60 ans, et qui pratique une visite en couple ou bien avec des amis. Elle est venue pour l’auteur, dont elle a lu un à deux romans, et aussi parce qu’elle est sensible aux lieux de mémoire. Elle a déjà visité des maisons d’écrivain auparavant, mais n’apparente pas sa pratique à du tourisme littéraire. Un tableau de synthèse présente les réponses relatives aux motivations de la visite (cf. figure 5). Les visiteurs pouvaient cocher jusqu’à quatre propositions parmi la douzaine qui leur était proposée. Le choix multiple se justifie car les motifs de visite de maison d’écrivain sont de plusieurs natures et ne sont pas exclusifs les uns des autres (Herbert, 2001).

2016-1(9)-ART6-fig5 
Figure 5. Motifs de visite de la maison d'écrivain
Après regroupement thématique, 121 répondants, plusieurs réponses possibles. Source : auteur.

C’est l’auteur qui arrive en tête des motifs de visite. Les lieux de l’œuvre littéraire sont cités en 2e place : retrouver et confronter les écrits aux lieux est donc important pour beaucoup de visiteurs. On trouve en 3ème position la sensibilité aux lieux de mémoire. Cela corrobore l’idée que les maisons d’écrivain sont « lieux de mémoire » par excellence (Poisson, 1997) ; ce que recherchent les visiteurs n’est pas tant un lieu précis qu’un milieu de mémoire, où règne une atmosphère diffuse de recueillement. En quatrième position, ce sont les “visites culturelles” qui sont citées ; ces deux motifs de visite s’inscrivent dans démarche de tourisme culturel, assez générique : la maison d’écrivain présente un intérêt historique ou patrimonial au même titre qu’un château. Les réponses par maison d’écrivain montrent particulièrement cette tendance « chez » George Sand, tendance confirmée lors d’entretiens en face-à-face. En 5e position, c’est le mode de vie à l’époque de l’auteur qui intéresse le visiteur. Le tourisme littéraire n’arrive qu’en 6e position. Toutes réponses confondues, parmi les motifs de visite invoqués, ils sont finalement 28% des répondants à ne mentionner ni l’auteur ni les lieux de l’œuvre.

D’ailleurs, 28% des visiteurs interrogés n’ont pas lu d’œuvre de l’auteur dont ils visitent la maison. 48% en ont lu une à deux, et 24% en ont lu trois ou plus, ce qui fait d’eux en quelque sorte, des lecteurs “avertis” de cet auteur. De plus, 72% des personnes interrogées ont l’intention de lire ou relire l’œuvre de l’auteur après leur visite : de nombreux visiteurs achètent un ouvrage à l’issue de leur visite, les maisons d’écrivain remplissant fréquemment un rôle de librairie spécialisée.

Enfin, 61% des visiteurs interrogés sont des touristes, 39% sont des habitants du territoire[2]. Pour ces derniers, “meilleurs” lecteurs que les touristes, c’est l’auteur qui est en tête des motifs de visite, alors que ce sont les lieux de mémoire qui sont majoritairement invoqués par les touristes. Au total, la pratique d’un tourisme littéraire est revendiquée par 21% des répondants. Toutefois parmi eux, un tiers n’avait jamais visité de maison d’écrivain auparavant, et plus de la moitié n’a pas non plus effectué de circuits littéraires. A l’inverse, certaines personnes ayant visité plusieurs maisons d’écrivain et effectué des circuits littéraires, ne se reconnaissent pas comme des « touristes littéraires ». Ceci est révélateur de la limite à tenter de nommer, qualifier et circonscrire une pratique qui renvoie à des représentations différentes selon les visiteurs. Tourisme de mémoire, tourisme culturel, tourisme littéraire, ces déclinaisons terminologiques de tourisme ne renverraient pas à des pratiques identifiées, mais s’analyseraient, plus prosaïquement, comme une politique de mise en marché de nouveaux produits (Knafou, 1998, cité par Cousin, 2002, p17).

Ainsi, les pratiques et les motivations sont multiples, ce qui rend difficile d’établir des profils ou des rituels de visite à partir de ces seuls questionnaires. Les niveaux de connaissance tant de l’auteur que de son œuvre sont variables, et si 39% des visiteurs n’avaient jamais visité de maison d’écrivain auparavant, on note aussi que 33% en sont au moins à leur deuxième visite du lieu. Lors de questionnaires en face-à-face menés devant la maison de George Sand, plusieurs personnes ont confié être natives de la région et revenir parfois “en pèlerinage” à l’occasion d’un séjour dans les environs, à la recherche d’une ambiance ou de leurs souvenirs.

Ces divers éléments confirment la diversité des attentes autour de ces lieux, mais aussi, et à la différence d’espaces muséaux traditionnels, ils laissent entrevoir une forme d’attachement par les visites renouvelées. Ces questionnaires donnent quelques éclairages sur les relations entretenues par le visiteur avec le lieu, toutefois ils ne permettent pas d’appréhender la palette sensorielle éprouvée par celui qui, riche de ses souvenirs de lectures et de son imaginaire, vient se frotter à la magie du lieu.

L’expérience de visite au prisme des livres d’or

Pour traiter de la place de l’imaginaire et des dimensions de l’affect, les livres d’or se sont révélés être une riche source d’information. Ecrits libres et spontanés, ce sont des instantanés de l’état d’esprit du visiteur à l’issue de sa visite, l’expression d’une impression à chaud. Le scripteur n’écrit d’ailleurs pas toujours pour être lu, même si en règle générale, il signe ses commentaires. Son destinataire, il ne l’identifie pas clairement, ce qui lui donne la liberté de choisir à qui il s’adresse : au gestionnaire du lieu, à la Nation, à l’auteur ou encore à lui-même. Ces écrits, à la fois privés et publics, ne sont pas nécessairement des messages, et c’est en cela qu’ils suscitent notre intérêt : on peut y voir surgir une inspiration, une créativité issue de l’imaginaire du visiteur.

Pour Le Goff, “l’imaginaire fait partie du champ de la représentation. Mais il y occupe la partie de la traduction non reproductrice, non simplement transposée en image de l’esprit, mais créatrice, poétique au sens étymologique” (Le Goff, 1991, cité par Amirou, 1995 : 29). Berdoulay (2001) y voit plus que le simple produit de l’imagination : “l’imaginaire peut être conceptualisé comme médiation entre le monde intérieur et le monde extérieur, ce qui donne une tout autre signification aux symboles, signes et allégories qu’il mobilise. En articulant réalité, discours et connaissance, la notion d’imaginaire peut se révéler empiriquement utile” (Berdoulay et al., 2001, p. 421).

Ainsi, le recours au livre d’or et à ses imaginaires peut être vu comme un moyen d’accéder aux représentations individuelles. En offrant la dimension créative, affective et sensorielle qui fait défaut dans les questionnaires, les livres d’or matérialisent une rencontre entre un imaginaire issu de la littérature et l’imaginaire du visiteur. Ils sont révélateurs de plusieurs niveaux de lecture du lieu. De plus, ils reproduisent la spécificité du lien entre littérature et espace in situ. Enfin, l’idée était aussi de voir émerger l’œuvre dans le lieu, sans la convoquer lors d’un entretien semi-directif.

Les livres d’or donnent accès à des “critères de jugement” (Saurier, 2003, p. 130). Dans sa thèse en muséologie, Saurier identifie chez les visiteurs de la maison de Marcel Proust (dite Maison de Tante Léonie) sept critères de jugement. Ce sont des critères d’ordre esthétique, esthésique, mémoriel, de l’authenticité, biographique, génétique, de l’interprétation (Saurier, 2003, p. 130). Les références à l’histoire de France, à l’authenticité du lieu, à la vie de l’auteur sont fréquentes mais nous ne les avons pas incluses à notre étude. Nous nous sommes concentrés sur les critères spécifiques de la maison d’écrivain (ou d’une maison d’artiste) par rapport à d’autres types de musée, et en avons retenu trois : le critère esthésique reflète la capacité à provoquer des émotions et sensations à partir de la réception du lieu. Le critère génétique s’attache à dévoiler les processus de la création, quant au critère de l’interprétation, il induit chez le visiteur une démarche réflexive de construction identitaire, notamment en le renvoyant à sa perception de l’œuvre ou de l’auteur (Saurier, 2003, p. 130). Les citations sont pour la plupart issues des années 2013-2014, même si leur compilation s’est faite sur une période plus longue. Il ne s’agit pas ici d’effectuer un travail de quantification, mais de repérer, en reproduisant quelques écrits, les tendances qui ressortent pour un lieu en particulier.

La maison d’écrivain et l’esprit des lieux

Dans son ouvrage Imaginaires touristiques et sociabilités du voyage, Amirou (1995) écrit : “Les demeures d’écrivains célèbres décédés sont visitées avec parfois un sentiment diffus d’imprégnation par les lieux, c’est-à-dire une sorte de croyance en une possible rencontre intime avec l’”esprit” du mort qui hanterait l’endroit, dans une sorte d’alchimie qui ferait du visiteur le dépositaire imaginaire d’un génie littéraire” (Amirou, 1995, p. 70). La maison d’écrivain fascine fréquemment pour sa dimension spirituelle, au sens où l’on peut y convoquer l’esprit de l’auteur. En voici quelques citations :

"C’est ma deuxième visite et en-dehors du cadre, l’atmosphère du lieu est toujours un pincement au cœur. Cette Maison-école a toujours une âme". (Maison du Grand Meaulnes)
"La visite de l’école, l’ambiance du village, tout sème la magie de l’écrivain dans l’esprit du visiteur". (Maison du Grand Meaulnes)
"Beaucoup d’émotions dans la chambre de CL Philippe. Maison où souffle encore l’esprit…Une seule envie : relire l’œuvre". (Maison Charles-Louis Philippe)

Magie des lieux, aura de l’écrivain : l’atmosphère est telle que des visiteurs se servent parfois du livre d’or pour amorcer un dialogue avec l’auteur, allant jusqu’à le tutoyer :

"Merci Aurore, merci George. Je resterai libre, comme tu souhaites que toute femme le reste." (Maison de George Sand)

De plus, cet esprit des lieux suscite chez le visiteur une cascade d’émotions et de sensations physiques, le plongeant dans la nostalgie de ses propres souvenirs.

"Merveilleuse visite qui nous permet enfin de toucher du doigt physiquement tous les souvenirs d’enfance enfouis au fond du cœur et qui bondissent soudain à l’âme en ce lieu." (Maison du Grand Meaulnes)
" L’enfance se révèle aussi au grenier. Un plaisir de retrouvailles se mêle au retour de l’enfance qui vit en chacun de nous. Les malles, les cahiers, les bibelots, les vieux draps, les odeurs, la poussière, et le reste d’une peluche tant aimée." (Maison du Grand Meaulnes)

Outre une rencontre avec l’auteur, il s’agit d’une rencontre avec soi, sa propre enfance. A travers l’éveil des sens, les odeurs, le toucher, les bruits, la maison fait office de madeleine de Proust pour des visiteurs qui revivent avec nostalgie l’âge de leur première rencontre avec cet auteur et son œuvre. C’est particulièrement palpable pour une œuvre comme Le Grand Meaulnes, roman qui a marqué l’adolescence de nombreux visiteurs. “J’ai lu Le Grand Meaulnes à 12 ans, vu le film à 14 ans et visité Epineuil à 47 ans. Et toujours avec la même nostalgie ” (Maison du Grand-Meaulnes).

Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que certains visiteurs s’approprient ce patrimoine, s’y attachant au point d’y revenir :

" Lieu qui donne envie d’y vivre ! Un très agréable moment passé à Nohant où tout respire le bonheur de vivre" (Maison de George Sand)
"Je fais visiter cette maison et redécouvrir la personnalité de George Sand à tous mes amis de passage" (Maison de George Sand)

A la différence d’un musée classique, la maison d’écrivain fait surgir chez le visiteur des émotions, des souvenirs, un état contemplatif qui renvoient à l’esprit du lieu, à son intimité aussi.

La maison d’écrivain, cette hétérotopie

Cette première incursion dans les livres d’or nous conduit à considérer la maison d’écrivain comme une hétérotopie, au sens développé par Michel Foucault (2009), à savoir qu’elle est investie, fonctionnellement et symboliquement, de différentes manières. C’est l’héritage du lieu puis sa patrimonialisation qui lui confère dans le temps une succession de valeurs symboliques. Foucault définit l’hétérotopie par opposition à l’utopie qui est un emplacement sans lieu réel. L’hétérotopie est un lieu réel “autre que tous les emplacements qu’il reflète et dont il parle.” Les hétérotopies sont “des espaces différents, d’autres lieux, une espèce de contestation à la fois mythique et réelle de l’espace où nous vivons” (Foucault, 2009, p. 15). Il associe aux hétérotopies plusieurs principes qui peuvent s’appliquer aux maisons d’écrivain et aux maisons d’artistes en général. Tout d’abord, le fait que “la même hétérotopie peut, selon la synchronie de la culture dans laquelle elle se trouve, avoir un fonctionnement ou un autre” (Ibid., p 16) : la maison d’écrivain était initialement le « topos » de l’écrivain, puis elle a été considérée comme un lieu de mémoire à conserver et préserver, où l’on venait honorer le souvenir de son illustre occupant. Aujourd’hui, elle se dévoile et se visite comme un musée, nécessitant parfois une conversion du lieu, conversion à la fois idéologique et fonctionnelle.

Les hétérotopies revêtent également une dimension sacrée, elles ont pour rôle “de créer un espace d’illusion” (Ibid., p18). Les livres d’or ont montré à quel point les visiteurs pouvaient être imprégnés par l’esprit des lieux, rendant la présence de l’auteur presque palpable. Par ailleurs, une porte s’entrouvre sur le mystère de la création littéraire : “Peut-être comprendrons-nous mieux ta pensée après avoir pénétré dans cette maison” écrit un visiteur de la Maison de Charles-Louis Philippe. On espère approcher le génie littéraire de l’écrivain comme si fréquenter sa maison, toucher son bureau, pouvait donner accès à la créativité littéraire. Dans ce cas, le lieu est idéalisé par le visiteur, qui lui attribue des vertus inspirantes.

Ensuite,“l’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles” (Foucault, 2009, p.17). La valeur historique et la dimension sacrée de la demeure de l’Illustre côtoient la dimension domestique d’une maison, avec ses objets du quotidien. La maison renferme une série d’imaginaires autour de l’intime, des effets personnels. On se situe dans la sphère privée de l’auteur, alors que le lieu est souvent un espace public (Saurier, 2003 ; Hendrix, 2008), qui se fréquente librement de manière didactique, comme un musée, avec des panneaux d’exposition, des projections de films documentaires, etc. Monument historique, bibliothèque, librairie ou boutique, salle de conférence ou de spectacles : la déclinaison des usages possibles bien que paraissant incompatibles semble infinie.

Enfin, l’hétérotopie est souvent associée à l’hétérochronie : “elle se met à fonctionner lorsque les hommes se trouvent en rupture avec leur temps traditionnel” (Foucault, 2009, p17). La maison d’écrivain est le siège de plusieurs temps différents, la période actuelle y côtoyant celle de l’auteur. De plus, le visiteur lui-même se perd dans les méandres de ses souvenirs de lectures qui le renvoient à sa propre enfance (Herbert, 1996). “Tourisme et souvenir sont ainsi intimement liés et on ne dira jamais assez que le voyage est d’abord affaire de mémoire… collective. Le voyage dans l’espace et celui dans le temps deviennent presque synonymes” (Amirou, 1995, p70). Ce bond temporel fait osciller le visiteur entre une démarche intellectuelle de découverte et une démarche d’introspection, plutôt contemplative, où l’affect tient une place importante.

Car cette juxtaposition temporelle et spatiale est aussi susceptible de rappeler au visiteur sa propre maison natale. Gaston Bachelard, dans La Poétique de l’Espace (1961), consacre deux chapitres entiers à la maison, “Notre âme est une demeure” écrit-il, “en nous souvenant des “maisons”, des “chambres”, nous apprenons à “demeurer” en nous-mêmes” (Bachelard, 1961, p. 28). La maison natale est “plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songes” (Ibid., p. 43). La confusion entre imaginaire et souvenirs contribue pour le visiteur à créer la magie du lieu et suscite la perplexité s’agissant de qualifier sa pratique touristique du lieu.

On le voit, la dimension hétérotopique de la maison d’écrivain explique probablement la difficulté qu’on éprouve lorsqu’on essaye de qualifier ce lieu ou sa fréquentation touristique. Relevant à la fois du tourisme muséal, du tourisme de mémoire ou du tourisme littéraire, l’ensemble des éléments que nous avons recueillis concourent à qualifier une forme de tourisme combinant connaissance, imaginaire et expérience des lieux.

La maison d’écrivain et le triptyque auteur-œuvre-lieux

Ce tourisme entre lieux et lettres ne consiste pas uniquement pour le visiteur à s’immiscer dans le couple idiosyncratique d’un auteur et de son œuvre. Les mots de l’écrivain offrent une manière inédite de visiter la mémoire d’une région et de parcourir l’espace à travers un récit de fiction. Il s’agit dès lors d’une expérience d’immersion dans l’univers de l’auteur, de l’œuvre et des lieux, les lieux étant constitués de la maison d’écrivain mais aussi des lieux d’inspiration de l’auteur. Si le terme de “tourisme littéraire” est utilisé par les collectivités -on le trouve sur des brochures, sur les sites internet d’offices de tourisme, de voyagistes- il n’est en revanche pas identifié ni étudié dans les recherches académiques françaises, contrairement à ce qu’on peut observer dans les pays anglo-saxons (Squire, 1994 ; Herbert, 2001 ; Robinson et Andersen, 2002 ; Mac Leod et al., 2009). Pour Robinson et Andersen, la démarche du touriste s’articule autour d’une relation tripartite entre un auteur, ses écrits, et le concept de lieux ou de paysages : “the tri-partite relationship between authors, their writings, and the concepts of place/landscape” (Robinson, Andersen, 2002, p. 3). Le terme “concept de lieux/paysages” renvoie au champ des représentations et de l’imaginaire, de l’auteur d’abord puis du lecteur lorsqu’il reçoit l’œuvre. Cette approche par le triptyque auteur/œuvre/lieux permet de « casser » le couple idiosyncratique de l’auteur et de l’œuvre. Car l’expérience du lieu resitue la perception du touriste sur le même plan que celle de l’auteur, quand la lecture le plaçait uniquement en récepteur. La démarche touristique est authentique : en effet, même si les lieux tirent leur sens d’un un monde imaginaire, ils suscitent chez le visiteur des significations et des émotions qui sont, elles, bien réelles (Herbert, 2001, p. 318).

Nous avons représenté une relation tripartite auteur-œuvre-lieux au sein de laquelle le visiteur ou le touriste situe son expérience de visite de la maison d’écrivain (cf. figure 6). Ce triangle se constitue -de manière schématique à visée simplificatrice- d’un pôle “auteur” qui relie le visiteur au domaine de la connaissance, de l’histoire. Le pôle “œuvre” en appelle à l’imaginaire, enfin, le pôle “lieu(x)” se prête à l’expérience physique du visiteur. Pour le visiteur, in fine c’est la combinaison de ces trois formes relationnelles, liant connaissance, imaginaire, et expérience, qui crée la singularité du rapport à la maison d’écrivain et contribue à qualifier l’expérience touristique au regard de la littérature.

Pour poursuivre sur l’étude des livres d’or en y ajoutant cette fois la grille d’analyse du triptyque, nous avons voulu repérer pour chaque maison, comment la combinaison s’exprimait, et si, outre les différences liées aux perceptions individuelles, certaines particularités émergeaient dans l’imaginaire des visiteurs.

  • La maison de George Sand à Nohant : “La maison et l’écrivain”

Ce qui transparaît lors de la visite du domaine de George Sand, c’est le sentiment que l’écrivain occupe encore les lieux. De fait, il est resté pratiquement inchangé depuis la disparition de son occupante qui y est d’ailleurs enterrée.

"Visite très émouvante car il nous semble être revenus à l'époque de George Sand, comme si elle n’avait pas déserté les lieux !"

A Nohant, l’aura de l’auteur est telle que la maison semble personnifiée, comme le donne à penser cette citation :

"Sur le chemin du Berry une halte toujours agréable Nohant et son histoire. La Belle Dame nous laisse une douce empreinte de nostalgie de ce passé riche de pensées où se mêlent la musique, la littérature et l'amour"

“La Belle Dame”, c’est à la fois George Sand et le domaine de Nohant ; la maison incarne l’auteure romantique dont elle matérialise le souvenir. Elle est une “représentation du corps de l’écrivain” (Melot, 2005, p. 64). L’ambiguïté entre la maison et l’écrivain est entretenue par cette autre formule : “Merci pour ces beaux moments dans vos bras, Madame“. Dans les commentaires laissés à l’issue de la visite, on trouve peu d’évocations des écrits de George Sand, alors même que tout autour de Nohant, les sites de ses romans existent encore tout comme les lieux qui l’ont inspirée (la Mare au Diable, le Moulin d’Angibault, etc.). La personnalité et les engagements de l’auteure conjugués au prestige du site romantique sont autant d’éléments qui sont mis en avant lors de la visite guidée, menée à un rythme soutenu, peu propice à la contemplation. Ils semblent de nature à éclipser l’œuvre littéraire et ce Berry que George Sand a arpenté et si bien décrit.

  • La maison-musée de Charles-Louis Philippe : “La maison et la petite ville”

La maison natale de Charles-Louis Philippe est située à Cérilly, en forêt de Tronçais. Les commentaires laissés sur le livre d’or de cette petite demeure sont souvent empreints de nostalgie. L’hommage à l’auteur et au réalisme social de son œuvre prend la forme d’un plaidoyer pour une ruralité d’antan et un Cérilly du temps passé :

"Jolie petite maison où l'odeur du bois des sabots a bercé ce petit Charles, et fait naître son œuvre pleine de tendresse. Un enfant du pays, avec un petit air de campagne et une mélancolie de son petit Cérilly, paisible hameau face à l'impersonnel Paris".
"Moi, enfant de Cérilly, je découvre avec émotion au bout de 34 ans le musée de Charles-Louis Philippe. Un homme simple et qui a su bien décrire la vie Cérilloise".
"Toi le petit musée charmant ; tu nous rappelles l'ancien temps où l'écrivain vivait avec ses parents et passait son temps à observer les gens et leur comportement. Tu nous fais découvrir ses livres décrivant la vie des "pauvres" gens […]"

Si la dimension muséale et didactique est au centre de la démarche de cette maison d’écrivain, on ressent beaucoup de tendresse dans les écrits des visiteurs ; on retrouve de nombreux éléments relatifs aux sens (odeurs), et aux émotions (mélancolie). On observe une récurrence du terme “petit”, associé à la maison et au village, qui fait référence à la manière dont l’auteur lui-même décrivait les lieux. La maison semble symboliser à elle-seule Cérilly. Elle témoigne aussi des conditions de vie difficiles de cette époque et atteste des origines modestes de l’auteur[3]. La maison fait office de passerelle pour découvrir une région, son histoire et celle de ses habitants. D’une certaine manière, la maison d’écrivain peut passer de “contenant” à “contenu” : en effet, elle est un lieu clos, situé et borné, mais elle fait partie d’un territoire, que l’auteur a connu et décrit en son temps, et que la maison invite aujourd’hui à découvrir.

  • La maison-école du Grand Meaulnes : “la maison et le roman”

Ce qui fait l’originalité de la maison du Grand Meaulnes, c’est que ce lieu est doublement signifiant, à la fois dans le réel et dans l’œuvre de fiction, œuvre qui se caractérise par une atmosphère irréelle et mystérieuse sur fond d’émois adolescents. Cela suscite chez certains visiteurs un état de rêverie contemplative et de nostalgie, accentué par la reconstitution d’une salle de classe sous la IIIème république. La dimension imaginaire et onirique est saisissante dans certains commentaires :

"On s'attend presque à voir la grande cape du Grand Meaulnes dans la cour d'école… dès que la grille se met à grincer, on entre dans ses rêves. On entend presque ses pas monter sur les bords de la rivière, dès la première étoile, on devine son regard caché entre les arbres et son rire prisonnier d'un château aux tours de lumière…"
"Tout le rêve de notre adolescence dans des paysages d’automne mélancoliques. Rêves de bonheur simples à jamais oubliés. Pour toi Grand Meaulnes d’Angillon… " 

Ces citations attestent d’une forme de contagion par “l’esprit du lieu” : une écriture poétique teintée de mélancolie, mais aussi un éveil des sens : la grille qui grince, les pas que l’on entend presque, le regard qu’on devine, les rires qui fusent, tout cela sur fond d’imaginaire où le rêve et le réel sont enchevêtrés. Le visiteur se projette dans le décor du roman jusqu’à apercevoir le personnage du Grand Meaulnes ; il se plaît à se situer entre réalisme et merveilleux à l’instar d’Alain-Fournier qui définissait lui-même son roman d’aventures à dimension autobiographique comme “un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réalité” (lettre du 22 août 1906 adressée à Jacques Rivière). On retrouve l’usage du tutoiement, mais dans cette citation “Pour toi Grand Meaulnes d’Angillon“, le visiteur s’adresse directement au personnage de fiction qu’il amalgame volontairement avec l’auteur, natif de La Chapelle d’Angillon.

Je n’aime la merveille que lorsqu’elle est étroitement insérée dans la réalité. Tout ce que je raconte se passe quelque part“, écrivait Alain-Fournier[4], qui puisait son inspiration dans la toponymie des lieux et les paysages du Berry environnant. Ce besoin de retrouver des traces dans le réel, le visiteur l’éprouve lui aussi : la maison d’écrivain, qui “concrétise l’œuvre de langage” (Fabre, 2001, p.175), matérialise et incarne l’œuvre romanesque.

Pour compléter la réflexion sur l’hétérotopie que constitue la maison d’écrivain, les illustrations que nous avons développées à partir des livres d’or montrent que dans l’imaginaire de la maison d’écrivain, cette dernière peut aller jusqu’à incarner l’écrivain (Nohant et George Sand) ; parfois, la maison symbolise un espace-temps décrit par l’écrivain (le Cérilly de Charles-Louis Philippe) ou encore elle constitue l’allégorie d’une œuvre imaginaire (Le Grand Meaulnes).

A travers les exemples de ces trois maisons d’écrivain et de leurs livres d’or, nous avons pu mettre en lumière chacun des pôles du triptyque auteur-œuvre-lieux. Toutefois, c’est bien la relation singulière entre les trois qui nous intéresse. Par ses pratiques du lieu, chaque visiteur entretient une relation à l’auteur, à son œuvre et aux lieux. C’est la combinaison qui permet par une approche sensible de reli(er) l’œuvre aux lieux et en quelque sorte de reli(re) l’œuvre. C’est ce que résume cette citation qui suggère le va-et-vient dialectique entre l’œuvre et les lieux.

"Une visite émouvante, intéressante, inépuisable, qui donne envie de lire, de parcourir le village, de fouiller les images et les correspondances,… de revenir.  A bientôt, donc." (Maison de Charles-Louis Philippe)

La réception de l’œuvre s’actualise par la confrontation du visiteur aux lieux. Un visiteur écrit ceci “Il ne me reste plus qu’à relire le Grand Meaulnes avec les images de la maison-école et des paysages du Berry, l’ambiance du roman sera encore plus parfaite.” Ce va-et-vient entre lecture de l’œuvre et découverte des lieux fait de la maison d’écrivain une passerelle entre le réel et le merveilleux, qui constitue l’une des spécificités du tourisme littéraire.

Conclusion

Depuis Bachelard et sa Poétique de l’espace (1961), la maison est souvent mobilisée comme concept spatial pour comprendre les projections des états d’âme et des représentations de son occupant. A travers les observations sur la nature hétérotopique de la maison d’écrivain, l’emboîtement des mémoires et des imaginaires, nous avons montré que la maison d’écrivain, qui relie l’auteur à son environnement spatial, sensoriel et affectif, est un objet qui fait sens dans la traduction spatiale d’un imaginaire des lieux.

L’analyse des questionnaires a permis de souligner la diversité des motifs de visite, ce qui était déjà reconnu par les professionnels des maisons d’écrivain. L’étude des livres d’or a permis en outre d’explorer les dimensions de l’affect et de l’imaginaire du visiteur, confirmant une approche expérientielle des lieux où la relation tripartite entre l’auteur, l’œuvre et les lieux alimente aussi bien la réception de l’œuvre que le regard sur le territoire sous forme d’un va-et-vient dialectique. L’ensemble des éléments analysés concourt à qualifier une forme de tourisme combinant connaissance, imaginaire et expérience des lieux et pose ainsi les contours d’un tourisme littéraire qui s’inscrit dans une démarche territoriale globale et intégrée.

En foulant le sol d’une maison d’écrivain, c’est bien vers un lieu à expérimenter, à vivre ou à revivre que semblent converger les pas des visiteurs. Si la visite d’une maison d’écrivain se vit comme un voyage intérieur, elle s’ouvre aussi sur les paysages environnants qu’elle invite à découvrir. Dès lors, les parcours et balades littéraires organisés autour de ces maisons peuvent être vus comme une extension, un prolongement spatial et temporel de l’expérience de visite vers des paysages et des territoires, d’autant que la linéarité de l’écriture évoque le cheminement à la fois déployé dans l’espace et déroulé dans le temps.

Bibliographie

Amirou Rachid, 1995, Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, Paris, PUF, 252 p.

Bachelard Gaston, 1961 [1957], La poétique de l’espace, Paris, PUF, coll. « Quadrige » n°24, 214 p. Paris : Les Presses universitaires de France, 3e édition, 1961, 215 p.

Berdoulay Vincent, Castro Inès, Da Costa Gomes Paulo. C. , 2001, “L’espace public entre mythe, imaginaire et culture”. Cahiers de géographie du Québec, 45(126), p. 413-428.

Choay Françoise, 1999, L’allégorie du patrimoine, Paris, Ed. du Seuil, 270 p.

Cousin Saskia, 2002. L’identité au miroir du tourisme. Usages et enjeux des politiques de tourisme culturel. Thèse de doctorat en anthropologie sociale. Paris : EHESS.

Fabre Daniel, 2001, “Maison d’écrivain, l’auteur et ses lieux”, Le Débat, 3/ 2001, n° 115, p. 172-177.

Fédération nationale des maisons d’écrivain & des patrimoines littéraires, 2012, Enquête sur les maisons d’écrivain, pour le compte du Ministère de la Culture et de la Communication – Service du livre et de la lecture, juillet 2012, 61 p.

Foucault Michel, 2009 [1966], “Le Corps Utopique”, dans Le Corps Utopique, suivi de Les Hétérotopies, Fécamp, Nouvelles éditions Lignes, p. 9-20.

Hendrix Harald, (Ed.), 2008, Writers’ Houses and the Making of Memory (Vol. 11). Routledge. 284p.

Herbert David, 2001, “Literary places, tourism and the heritage experience”, Annals of Tourism Research 28 (2), p. 312-333.

Herbert David,1996, “Artistic and literary places in France as tourist attractions”, Tourism Management, 17 (2), p. 77-85.

MacLeod Nicola, Hayes Deborah, Slater Alix, 2009, “Reading the Landscape: The Development of a Typology of Literary Trails that Incorporate an Experiential Design Perspective.” Journal of Hospitality Marketing & Management 18 (2-3), p. 154–172.

Melot Michel, 2005, “Un nouveau pèlerinage : la maison d’écrivain”, Médium, 2005/4 N°5, p. 59-77. DOI : 10.3917/mediu.005.0059

Melot Michel, 1996, Rapport à Monsieur le ministre de la Culture. Mission de réflexion et de proposition sur les maisons d’écrivain, octobre 1996, 58 p.

Molina Géraldine, 2010, Les faiseurs de ville et la littérature ; lumières sur un star-system contemporain et ses discours publics. Des usages de la littérature au service de l’action des grands architectes-urbanistes, Thèse de géographie et d’urbanisme, Université Toulouse-le-Mirail.

Poisson Georges, 1997, Les maisons d’écrivain, Paris, PUF, coll. Que sais-je ? no 3216, 1997. 127 p.

Robinson Mike, Andersen Hans-Christian, (eds.), 2002, Literature and Tourism: essays in the reading and writing of tourism, London: Thomson. 300 p.

Saurier Delphine, 2003, Médiations et co-construction du patrimoine littéraire de Marcel Proust, la Maison de tante Léonie et ses visiteurs, Thèse de doctorat, Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse.

Savigneau Josyane, 1999, “Ecrivains et choix sentimentaux”, Le Monde, 15 octobre.

Squire Shelagh J.,1994, “The cultural values of literary tourism”, Annals of Tourism Research, 21, p. 103–120.

Notes

[1] A propos de sa maison, George Sand écrivait :”J’avais la maison de mes souvenirs pour abriter les futurs souvenirs de mes enfants. A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures pleines d’images douces ou cruelles, histoire de notre propre vie ?” (George Sand, Histoire de ma vie, 1855)

[2] Déplacement effectué sur la journée

[3] C.-L. Philippe écrivait dans une lettre datée du 11 novembre 1903 : “Ma grand-mère était mendiante, mon père, qui était un enfant plein d’orgueil, a mendié lorsqu’il était trop jeune pour gagner son pain. […] Vous séparez les nationalités, c’est ainsi que vous différenciez le monde, moi je sépare les classes. […]Je crois être en France le premier d’une race de pauvres qui soit allée dans les lettres.”

[4] Dans une lettre du 1er septembre 1911 adressée à Jacques Rivière

Auteur

Aurore Bonniot-Mirloup, Doctorante en géographie
CERAMAC, Université Blaise Pascal
UMR Métafort, VetAgro Sup
Thèse réalisée dans le cadre d’un programme de recherche de la région Auvergne intitulé ‘Imaginaire des lieux : littérature, régionalité et attractivité des territoires’