Le « tour du monde » des backpackers, voyage normalisé ?

Brenda Le Bigot

 

Résumé

Tantôt présenté comme un contestataire du tourisme de masse, le backpacker est dans le même temps décrit comme aliéné à ses propres illusions de liberté et réduit à des itinéraires et hébergements balisés. Partant du constat d’un décalage entre l’idéal du backpacker et ses pratiques, l’article interroge la normalisation du backpacking à partir d’un sous-groupe emblématique de ce type de voyage : les backpackers en « tour du monde ». En s’appuyant sur un panel de profils se révélant aussi diversifié que les backpackers en général, l’enquête par questionnaires et entretiens menée en Thaïlande permet d’interroger l’uniformisation des itinéraires et l’enjeu de la planification du séjour. L’article montre que les itinéraires sont structurés par le réseau aérien, et font preuve d’une uniformisation forte dans certaines régions du monde, comme l’Asie du Sud Est, où les enclaves et les « sentiers battus » sont nombreux. La planification apparaît comme encore assez peu encadrée par les offres marchandes, et dépend largement du projet individuel du backpacker en tour du monde, qu’on interprète notamment ici en fonction du rapport au travail. Le rapport aux lieux produit par ces voyages est alors envisagé comme combinant exploration et appropriation de l’espace.

Mots clés :  « Tour du monde », backpackers, flashpackers, Asie du Sud Est, itinéraires, planification

 

Introduction

Les recherches en sciences sociales qui s’intéressent au « backpacking » ou « tourisme à sac à dos » divergent quant à la valeur normative associée à cette pratique. Tantôt présenté dans le sillage du routard comme un contestataire du tourisme de masse, et plus largement, de la société de consommation occidentale, le backpacker est dans le même temps décrit comme aliéné à ses propres illusions de liberté et réduit à des itinéraires et hébergements balisés (Demers, 2012, p. 86). Il existe, selon E. Cohen (2004), un décalage entre l’idéal dont est coloré le discours des backpackers, et leurs pratiques. La quête d’authenticité relative au modèle du drifter[1] identifié dans les années 1970 (Cohen 1972) aurait perdu de son influence face à des pratiques davantage liées à une recherche d’expérience ludique du monde. L’idée ne serait plus de chercher un lieu où vivre mieux, mais de faire un « break ». Et si l’attitude anti-touriste fait partie des principes même de la construction identitaire du backpacker (Welk 2004), elle n’empêche pas le passage par des enclaves touristiques spécifiques aux backpackers, reliées entre elles par des « sentiers battus » (Richards et Wilson 2004a). Dans les recherches, en nombre croissant depuis les années 1990, une évolution de la conception même du phénomène s’observe « from a de-marketing concept to a marketing label » (Ateljevic et Doorne 2004 p. 61) marquant l’intégration du backpacking à un marché en massification.

Si les chercheurs soulignent la dimension de plus en plus normalisée du backpacking, cet pratique reste chargée d’un imaginaire renvoyant à un sentiment de liberté, élément majeur de la construction sociale du phénomène et qui lui assure son attractivité (Richards et Wilson 2004b). Un terme a une place forte dans cet imaginaire : le « tour du monde ». L’expression évoque une forme de finitude qui lui confère un statut positif et important. Elle évoque non seulement l’idée d’une itinérance qui épouse la forme de la Terre, mais aussi la possibilité de tout en voir, de « faire le tour » des cultures, paysages, et autres objets d’altérité, les uns après les autres, au sein d’un même voyage. J.G. Molz (2010) montre à partir des récits de « tour du monde » recueillis sur les blogs comment ces backpackers performent des « global geographies » qui à la fois produisent et consomment les différences au fil d’un même voyage. Les « tours du monde » sont devenus également des produits touristiques proposés par des compagnies aériennes et des agences de voyages, et certains blogs sont quasiment des guides touristiques du « tour du monde ».

L’article a pour objectif de questionner ce décalage entre idéal et pratique au regard de la potentielle spécificité des backpackers en « tour du monde ». On se reposera pour cela sur deux caractéristiques de l’idéal du drifter, dont les pratiques contemporaines des backpackers s’éloigneraient : la recherche de destinations nouvelles, et l’absence de planification. Les backpackers en « tour du monde » sont-ils plus enclins à aller hors des sentiers battus ou au contraire renforcent-ils les dynamiques d’enclavement et d’itinéraires balisés ? Organisent-ils l’espace-temps de leur voyage de façon plus planifiée ? En bref, le voyage « tour du monde » serait-il lui aussi largement normalisé ?

Un protocole d’enquête mixte
Ces résultats sont extraits d’une enquête menée en 2014 et 2015 en Thaïlande. Elle a donné lieu au recueil de 141 questionnaires dans des lieux de sociabilités, des rues touristiques du quartier de Kao San Road, dans 14 guest houses de Bangkok et 4 de Ko Phangan, celles-ci étant différenciées par leur coût et leur localisation. Ce panel de 141 personnes est composé de 21 couples, 7 duos amicaux, et 85 personnes voyageant principalement seules. Les personnes interrogées, identifiées comme backpackers, sont sélectionnées sur le critère d’un voyage durant plus de 3 mois et dans au moins 2 pays. La proposition de questionnaire s’est faite de façon aléatoire dans les lieux publics et de façon davantage ciblée dans les guest houses pour refléter la composition des profils rencontrés. Les questionnaires portaient sur les caractéristiques démographiques et socio-professionnelles du backpacker, le voyage et les mobilités passées de la personne. Après le recueil de l’intégralité des étapes des itinéraires des enquêtés, le questionnaire a été suivi dans 48 cas par des entretiens approfondis semi-guidés, dans le cadre notamment d’une observation dans les guest houses. L’approche est ainsi mixte, elle associe des données systématisées et ethnographiques. Cet article se concentre notamment sur 23 de ses 141 backpackers qui peuvent être isolés des autres car ils passent ou passeront au cours de leur voyage dans au moins 3 parties du monde, l’Asie-Pacifique étant considérée comme une partie du monde[2]. L’enjeu de cette définition tout à fait imparfaite du « tour du monde » est justement de l’utiliser comme outils à discuter au regard des expériences de ces individus. Cet effectif de 23 personnes, sans permettre une généralisation, donne à saisir l’expérience de voyage backpackers avec un angle spécifique.

Cet article propose d’abord d’interroger la spécificité de backpackers en « tour du monde » au regard d’un panel plus large de backpackers. Les données socio-démographiques recueillies dans le cadre d’une même enquête permettent d’abord d’identifier la forte hétérogénéité de ce sous-groupe, à l’image des backpackers en général. Les deux remises en question de l’idéal du drifter sont ensuite travaillées : l’uniformisation des itinéraires et la planification du voyage. Le recours à des itinéraires recueillis de façon précise et dans le cadre d’entretien approfondis permet de faire ressortir une normalisation à l’image du backpacking en générale, mais à nuancer au regard de la diversité des profils.

Qui fait le « tour du monde » ?

Nombreux chercheurs pointent depuis une dizaine d’années le problème d’utiliser le terme de « backpacker » pour couvrir une diversité de situations (Cohen 2004; Hampton 2013). Que cette diversité soit de plus en plus forte, ou qu’elle ait été un angle mort des premières observations dans ce champ de recherche, il est nécessaire de la considérer pour affiner les connaissances du phénomène et le ré-inscrire dans les avancées plus larges des mobility studies en lien avec la globalisation. Le phénomène backpackers compris dans sa diversité trouve par exemple une place pertinente dans les recherches portant sur les lifestyle mobilities (Duncan, Cohen, et Thulemark 2013), les lifestyle migrations (Benson et O’Reilly 2009; Benson et Osbaldiston 2014) ou encore les privileged migrations (Croucher 2012). Celles-ci interrogent les mobilités internationales au croisement en tourisme et migration, de profils aussi différents que les global nomads (Kannisto 2014) ou les retraités en migration internationale (King, Warnes, et Williams 1998), les individus ayant en commun la recherche d’un cadre de vie meilleur tout en étant issus de contextes nationaux relativement riches.

Le recueil des questionnaires permet de dresser une image diversifiée des backpackers rencontrés en Thaïlande, confirmant les résultats des recherches récentes. Le backpacker, jeune étudiant, européen, blanc, issu de la classe moyenne supérieure n’est plus l’unique figure type qui permettrait d’interpréter ce mode de voyage. En terme de nationalité, Hamzah Muziani (2006) souligne la présence croissante de backpackers d’origine non-occidentale et spécifiquement asiatique. Selon Peggy Teo et Sandra Leong (2006), la représentation classique du backpacker comme blanc a largement invisibilisé ces groupes non-occidentaux auprès des populations locales dans les destinations, mais aussi auprès des chercheurs, généralement occidentaux, qui se sont concentrés sur les voyageurs qui leur ressemblent. Les origines sociales doivent également nécessiter attention. Il a par exemple été récemment médiatisé le départ de Français de classes populaires, identifiés comme « jeunes de banlieue », pour passer des vacances prolongées en Thaïlande (Ouamrane 2012). Enfin, il est maintenant admis que l’une des évolutions récentes du phénomène est l’émergence des « flashpackers », définis par J. Jarvis et V. Peel (2010) comme des voyageurs indépendants, âgés de plus de 25 ans, voyageant dans le cadre d’une pause dans leur carrière, ou de vacances prolongées. Ces derniers disposent de plus de ressources, mais cherchent à voyager comme les backpackers.

On pourrait supposer que la pratique du « tour du monde » correspond à un sous groupe au sein de cette diversité. Le fait de parcourir plusieurs continents et non une partie du monde implique en effet un coût, un temps, et une disposition quant à la mobilité et l’appropriation de lieux de culture très variés. Si les backpackers en « tour du monde » ont un profil socio-démographique homogène, on pourrait ensuite supposer qu’au delà d’un itinéraire à échelle mondiale, ils auraient des pratiques spécifiques et des imaginaires du voyage en commun. Les résultats de l’enquête, synthétisés dans le tableau 1, montrent en fait qu’au sein même des backpackers en « tour du monde », la diversité est de mise. Ces résultats étant basés sur un effectif de 23 personnes, ils ne peuvent être généralisés à l’ensemble des backpackers « tour du monde ». Ils permettent d’appréhender la composition de notre échantillon, outil d’interprétation pour l’enquête ethnographique.

En terme de nationalité, on retrouve parmi les 23 backpackers en « tour du monde » une large majorité européenne, notamment britannique, mais avec, comme dans le groupe général, une présence Nord-Américaine, Asiatique et Sud-Américaine. En termes de situation de voyage, le profil des hommes seuls est encore plus dominant chez les backpackers en « tour du monde » que dans le panel général, et la situation « couple » arrive dans les deux cas en 2e position. L’âge médian est plus élevé chez les backpackers en « tour du monde », 29 ans, alors qu’il est de 26 ans pour le panel général. Cet âge correspond à la situation professionnelle des backpackers rencontrés, majoritairement travailleur, en pause ou ayant quitté leur emploi. Une proportion assez proche de backpackers dans le cas général est encore liée aux études, voyageant avant, pendant ou juste après celles-ci. Dans le cas des backpackers en « tour du monde », les étudiants sont moins importants, par contre, les personnes travaillant en ligne sont davantage présents. Les catégories socio-professionnelles des personnes qui travaillaient sont variées mais plutôt représentatives de la classe moyenne, entre professions intermédiaires, cadre et professions intellectuelles supérieures, et employés. Aucun backpacker en « tour du monde » n’exerçait un travail d’ouvrier, situation de seulement 5 backpackers du panel général. Enfin le niveau d’étude est relativement élevé dans les deux cas avec une majorité de backpackers ayant fait des études supérieures, principalement jusqu’à la licence.

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Tableau 1. Mise en regard des caractéristiques des backpackers en "tour du monde" avec l’ensemble des backpackers rencontrés.
source : B. Le Bigot, enquête 2014-2015 en Thaïlande.

 

Au sein de notre échantillon, on ne peut donc pas retrouver, en isolant les backpackers qui effectue un voyage passant par au moins 3 continents, un profil socio-démographique spécifique qui permettrait éventuellement d’interpréter leur mode de voyage, ci ce n’est une proximité avec le profil flashpacker, un peu plus âgé. Ce sous-groupe est largement diversifié, à l’image des backpackers en général, et c’est en s’appuyant sur cette diversité que l’on propose d’analyser la normalisation de leurs pratiques.

Sur les « sentiers battus » du monde ?

Richards et J. Wilson (2004a) soulignent l’émergence d’itinéraires balisés, de « sentiers battus » reliant les enclaves où les backpackers se retrouvent. La découverte de nouvelles destinations, et donc la recherche d’un voyage « hors des sentiers battus » fait pourtant bien partie de l’idéal du drifter, imprégnant encore les discours. Qu’en est-il des backpackers en « tour du monde » ? Le fait de passer par plusieurs continents impose-t-il davantage de contraintes logistiques liées au déplacement ? Poussent-ils ces derniers à survoler les lieux de façon plus superficielle et donc à se retrouver d’autant plus fréquemment dans les enclaves ?

L’influence des routes aériennes

Les routes principales des premiers routards, sont bien connues, elles s’inscrivent dans les traces des hippies des années 1960, partant d’Europe pour finir à Katmandou ou à Goa (Vacher, 2010; Lagadec, 2003). Cette « route des Zindes », comme la nomme les fondateurs du routard, est popularisée par l’écriture de guides touristiques. La première édition du routard Le guide du routard. Moyen-Orient…Inde, la décrit en 1973[3], tout comme la première édition du Lonely Planet, Across Asia on the Cheap[4], parue la même année. Dès les années 1980, les routes sont devenues des routes aériennes. Or, comme l’explique N. Cattan (2004), le réseau aérien montre une grande polarisation, accentué depuis les années 1980. Les politiques de libéralisation du transport aérien font disparaître la conception d’un transport avec des liaisons directes, au profit d’un fonctionnement autour de hubs aériens.

Les backpackers en « tour du monde » ont un usage important du transport aérien à cause des distances parcourues pour rejoindre les différentes parties du monde. On peut alors poser l’hypothèse que les couloirs aériens principaux ont une influence sur leurs itinéraires, notamment à cause de la variation des coûts. Les sites internet des 3 alliances aériennes mondiales proposent des simulateurs d’itinéraires par lesquels il est possible d’évaluer le prix de son « tour du monde ». Ils proposent parfois des itinéraires types, comme sur le site de l’alliance Oneworld (figure 2) qui indique des itinéraires à 3, 4 ou 6 continents selon une gamme de prix croissants. Les simulations permettent de relever que les itinéraires les moins chers empruntent les axes aériens principaux sur lesquels une forte concurrence sur les prix s’exerce. Ces flux relient l’Europe à l’Amérique du Nord, l’Amérique du Nord au Pacifique, et le Pacifique à l’Asie orientale, excluant ainsi l’Afrique, une partie de l’Asie et l’Amérique du Sud.

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Figure 2. Exemple d'itinéraire le moins cher proposé par l'alliance aérienne Oneworld.
Source : https://fr.oneworld.com/flights/round-the-world-fares/global-explorer, consulté le 7 avril 2016.

Le recueil des itinéraires précis des backpackers permet de confronter ces contraintes structurelles du marché aérien aux pratiques réelles. La figure 2 présente les itinéraires des 23 backpackers en « tour du monde » rencontrés lors de l’enquête. Elle permet de repérer des concentrations, principalement en Europe et en Asie du Sud-Est, qui s’expliquent notamment par l’origine majoritairement européenne des backpackers et la localisation de l’enquête en Thaïlande. Plus précisément, on voit que l’Europe est sillonnée : le « tour du monde » est l’occasion de passer par plusieurs pays par voie terrestre. Des chapelets de destinations se dessinent notamment par les trajets de Megan et Donan (Étasunienne, 29 ans et Britannique 36 ans) voyageant à vélo, et celui de Govert (Néerlandais, 32 ans) en voiture. La carte montre également que l’Afrique et l’Amérique du Sud sont parcourues de façon partielle, les étapes se localisent essentiellement au sud-est Africain (Afrique du Sud, Kenya, Tanzanie, Botswana, Zimbabwe, Zambie) et à l’ouest sud-Américain (Pérou, Bolivie, Equateur, Chili). Les Etats-Unis ont aussi été sillonnés par la terre, en train pour Frans (binational Étasunien né en Afrique du Sud, 32 ans) depuis Los Angeles, en mini-van pour Mike (britannique, 24 ans), et New-York est un point de passage pour plusieurs backpackers, relié à des destinations variées.

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Figure 3. Carte des itinéraires des backpackers en "tour du monde".
Source : B. Le Bigot, enquête 2014-2015 en Thaïlande.

Ces flux montrent une facette originale des liens participant à structurer l’espace mondial. Au même titre que les flux financiers, le réseau est fait d’articulations et d’interdépendances. Les grandes régions touristiques apparaissent, articulées entre elles par le biais des hubs aériens mondiaux que sont Londres, New York, Dubaï, Singapour, Kuala Lumpur et Bangkok, participant de l’uniformisation des itinéraires. Plusieurs de ses villes sont des destinations « logistiques » dans lesquelles les backpackers ne séjournent pas. Quelques destinations paraissent davantage atypiques, par exemple la Côte d’Ivoire où Cosme et Élise (Français 30 ans et Française 33 ans) rejoignent le père et le frère de Élise expatriés, ou les îles Salomon, que Frans rejoint en passant par l’Australie, et qu’il présente comme « la destination la moins touristique du monde » associée pour lui à un rêve d’enfant.

Le « tour du monde » des working holiday visas, influence sur les itinéraires et inégalité d’accès au voyage
De nombreux facteurs influencent les itinéraires à l’échelle mondiale, parmi eux, la politique d’accès au pays. Sur ce dernier point, plusieurs pays ont signé des accords bilatéraux permettant des working holidays visas aux ressortissant de moins de 30 ans d’un nombre restreint de nationalités. Ces politiques de visa tracent les lignes de pouvoir d’un partage mondial entre ceux qui ont le bon passeport pour vivre une multitude d’expériences de voyages et ceux qui ne l’ont pas. Un Français peut par exemple séjourner pour un an au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Argentine, au Japon, à Singapour, en Corée du Sud et à Hong Kong. Ces opportunités marquent largement les itinéraires des backpackers notamment les liens entre l’Australie, la Nouvelle Zélande, et l’Asie du Sud Est. Certains, comme Hugo, envisagent même de les enchaîner, pour un « tour du monde » des working holiday visa :
« Tu sais que nous les Français on peut aller à tellement d’endroits différents ! On peut aller en Corée, à Singapour, en Nouvelle Zélande, au Canada, en Australie, au Japon... avec le Working Holiday, tu peux habiter dans tous ces pays pendant un an. J’aimerais bien tous les faire, il faut faire ça avant 30 ans sinon après tu ne peux plus. Heureusement que j’ai fini tôt mes études. ». Hugo, Français d’origine Vietnamienne, 23 ans, en voyage depuis 4 mois en Asie après un stage à New York clôturant son master de management.

Enclaves et sentiers balisés en Asie du Sud-Est

Cohen (2009) parle d’une « mental map » des destinations de backpackers, partagée par ces derniers. Plusieurs backpackers interrogés ont souligné la différence de mode de voyage dans les différentes parties du monde, et notamment la difficulté, en Asie du Sud Est, à sortir de ces « sentiers battus ». La « mental map » serait donc plus ou moins structurante, selon le territoire parcouru. Markus l’interprète notamment en fonction de la familiarité à la langue locale.

« Asia for example that is not dangerous, but it’s so crowded, and all the tourists are in the same place, and that’s like, the only place is hostel or stuff like that. In south east Asia you’re more stuck in one path. Well, if you are in south America you don’t have to do that. It’s a lot easier, because, if you are in Thailand, you pretty much have to speak Thai if you want to travel out of the beaten track, well if you travel in a English speaking country, where like the rural inhabitants all speak English, it’s easier to get to places where you shouldn’t be. Like where there is not tourists. Different kinds of adventure. It’s more... I can feel it’s more adventurous to traveling like Canada than traveling in Malaysia. »
Markus, Suédois, 23 ans, en voyage depuis 14 mois, il enchaîne des petits jobs en Norvège depuis la fin du secondaire pour économiser de l’argent et voyager.

La figure 4 permet de mettre en regard les destinations de l’ensemble des backpackers rencontrés dans une sélection de cinq pays d’Asie du Sud Est très parcourus –la Thaïlande, le Laos, le Cambodge, le Vietnam et la Birmanie– et celles du panel de backpackers en « tour du monde » dans ces mêmes pays. Les enclaves de backpackers bien connues, qu’elles soient des destinations en soi, ou des points de passage logistiques, ressortent clairement : en Thaïlande, les destinations anciennes comme Bangkok, les îles et plages du sud, et les enclaves du nord qui ont émergé plus récemment telles que Chiang Mai, Chiang Rai et Pai (Cohen 2006 ; Hampton 2013). Les capitales sont des lieux de passage forts –Hanoi, Vientiane, Phnom Penh– et en Birmanie, les deux villes principales Mandalay et Yangon. Les destinations de loisirs, de fête, ou de visites culturelles comme Luang Prabang, Halong Bay, Shianoukville et Siem Riep (temple d’Angkor) sont parmi les principales destinations des backpackers. La superposition des destinations de l’ensemble des backpackers et de celles des backpackers en « tour du monde » permet de confirmer les propos évoqués précédemment : ces derniers passent par les mêmes enclaves que les autres backpackers. Les tracés des itinéraires ont permis de repérer trois routes principales, partant de Bangkok[5] vers le Nord de la Thaïlande, le sud, et Siem Riep au Cambodge. Les backpackers en « tour du monde » passent également par des destinations qui pourraient être des enclaves émergentes : à l’est du Vietnam et aux alentours de Shianoukville au Cambodge. Seules deux destinations n’apparaissent que dans des itinéraires de backpackers en « tour du monde ». Elles sont toutes les deux liés à la connaissance de résidents par le backpacker. Nakhon Si Thammarat sur la côte est du sud de la Thaïlande, où Jason reste deux semaines chez un ami, et Can Cho au Vietnam qui est le village où vit la famille de Hugo, né au Vietnam.

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Figure 4. Carte des destinations des backpackers en Asie du Sud Est.
Elaboration : Le Bigot et Lizzi.

Le fait de voyager en « tour du monde » ne semble pas correspondre à des choix de destinations sortant particulièrement des sentiers battus. Ces itinéraires apparaissent comme liées aux flux aériens et touristiques principaux, et suivent les chemins des autres backpackers en Asie du Sud Est. Les cheminements sont globalement normalisés même si les destinations phare sont souvent combinées avec une ou plusieurs destinations davantage liées au réseau personnels. Ce type d’étape, davantage personnalisée parsème aussi les chemins des autres backpackers mais on peut suggérer que le « tour du monde » donne davantage l’opportunité de ces combinaisons.

En itinérance planifiée ?

Une autre caractéristique du drifter façonnant l’idéal des backpackers est la spontanéité du voyage, l’absence de planification. La construction du « tour du monde » par les backpackers montre-t-elle encore un décalage entre pratique et idéal ? À la diversité des profils repérés dans le panel des 23 backpackers en « tour du monde » correspond en fait une diversité de gestion de cette planification, mettant en lumière des rapports aux lieux différenciés.

Une relative résistance aux offres « prêt à voyager »

L’un des aspects de la planification des « tour de monde » est l’apparition d’offres marchandes encadrant ces voyages. L’une d’elles, examinée ici, est l’offre « tour du monde » proposée par les trois alliances aériennes internationales et certaines compagnies aériennes, permettant en principe d’optimiser le coût du transport entre plusieurs continents[6]. Le marketing autour de ces offres montre bien la potentielle contradiction entre l’offre « prêt à voyager » et l’idéal du drifter, puisqu’il met en avant la dimension unique du « tour du monde » à composer. On peut lire sur le site de l’alliance Oneworld « Chaque voyage Global Explorer est unique. Toutefois, nous avons préparé des exemples d’itinéraires pour vous donner une idée des possibilités. »[7] et sur celle de Star Alliance « Peu importe ce que vous rêvez de faire, où vous rêvez d’aller, le tarif Tour du monde du réseau Star Alliance est votre accès au monde. »[8]

La consultation des sites des alliances permet de constater tout d’abord que plusieurs dimensions du voyage sont contraintes par l’offre, quelle que soit l’alliance choisie. Le tableau 2 présente en guise d’exemple, les conditions liées à l’offre proposée par Star Alliance. La durée, souvent égale à 3 mois, 6 mois ou 1 an, est exploitée par les backpackers au maximum et devient donc relativement standardisée, c’est le cas pour les 6 backpackers en « tour du monde » interrogés possédant ce type de billet. La distance parcourue est quant à elle mise en relation directe avec le coût du billet, celui-ci était d’autant plus cher que la distance est grande. Une des contraintes les plus fortes mise en avant par les backpackers rencontrés est le choix préalable des étapes du voyage. Le « projet touristique », c’est à dire l’intentionnalité qui préside aux pratiques (MIT, 2008), est fortement influencé pour aller vers une plus grande anticipation. L’itinéraire doit par ailleurs commencer et finir au même endroit, ainsi, l’idée du voyage sans perspective de retour n’est pas possible. Un nombre maximum d’étapes est comptabilisé, ici 16, et les villes étapes ne peuvent être choisies qu’une fois. Certaines étapes ou segments sont obligatoires, garantissant aux compagnies membres de l’alliance un stock de passagers.

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 Tableau 2. Conditions liées à l'offre "Tour du Monde" proposée par Star Alliance.
Source : http://www.staralliance.com/fr/round-the-world?view=tc.

L’enquête montre de la part des backpackers une faible utilisation[9] de ces offres que cela soit à l’échelle d’un continent ou de plusieurs continents : seuls 8 en disposent sur les 141. Parmi les backpackers en « tour du monde », 6 ont choisi une de ces offres pour relier plusieurs continents. Le vécu de cette planification relativement contrainte est variable, comme le montrent les exemples de Sebastian et Tim. Sebastian a 22 ans, il est chilien et a commencé son année de « tour du monde » en Australie où il a passé 5 mois dans le cadre d’un échange étudiant. Il l’a poursuivi en Asie en passant par Bali, Katmandou et Bangkok et le poursuivra en Europe. Sur 12 vols, 6 sont de réelles destinations, les 6 autres étant des escales, notamment passant par des aéroports majeurs du réseau aérien de l’alliance choisie (Kuala Lumpur, Sydney, Hong Kong, Frankfurt). Il ne se plaint pas d’avoir eu à choisir son itinéraire au préalable, au contraire, cela lui a permis d’organiser en avance la rencontre avec sa famille à Londres et avec ses amis en Asie. Tim a quant à lui 24 ans, il est anglais et travaille en ligne comme graphiste indépendant. Son voyage, également d’un an, comprend 10 vols passant par l’Europe, l’Asie du Sud Est et se poursuit dans le Pacifique (Australie, Nouvelles Zélande, Fidji). Il est lors de l’enquête sur l’île de Ko Phangan depuis 2 mois, y travaille comme réceptionniste dans une guesthouse, loue un appartement et est en couple avec une autre backpacker rencontrée durant le voyage. Il me dit n’avoir aucune envie de partir en Australie et regretter cet itinéraire contraint. Sur les 6, quatre évoquent l’aspect contraint mais sans faire part d’un vrai regret. Pour Élise et Cosme, les offres « tour du monde » ont été une option trop contraignante, rapidement contournée au profit d’une planification plus autonome permise par internet.

Élise. « Nous en fait, l’idée ‘tour du monde’ c’était 6 mois, c’était genre 1700 euros, et t’avais 6 stop, mais à certains endroits du monde c’est trop cher, et donc y’avait pas l’Inde, où on voulait passer déposer les cendres de sa mère, et du coup on s’est dit, on va essayer d’voir d’autres compagnies, y’avait un peu plus, mais c’était pas assez malléable, c’était juste pile 1 ans... »
Cosme. « Et puis t’as plein d’escales tu restes dans l’aéroport, t’as pas l’temps... »
Élise. « Comme un tour opérateur. Et du coup, en cherchant, il a cherché pendant  toute une journée et une nuit, et en fait il s’est rendu compte qu’en cherchant nous même, qu’en faisant nos p’tits avions au fur et à mesure, bah au lieu d’avoir 12 destinations t’en a 44, et euh, du coup on est vachement lax au niveau du temps, bah si là on s’dit on va voyager un an, et puis un an et demi, et ça sera peut être 2 ans. »
Elise et Cosme, Français, 29 et 32 ans, en voyage depuis 8 mois. Elle poursuit à distance son travail d’illustratrice et lui sort d’une formation en boulangerie.

 Des « projets » différenciés : penser le voyage au regard du travail

 Une façon d’interpréter les différents rapports à la planification du voyage des backpackers, est de les mettre en regard avec leur « projet », que l’on considère notamment comme inséré dans des relations différentes au travail. Le terme de « projet » est utilisé ici à dessein, au delà même de la notion de « projet touristique », en référence à la « cité par projets » de L. Boltanski et È. Chiapello (1999). Ces derniers montrent comme le new managment des années 1990 a façonné une construction de soi sans cesse remise en tension par la formulation de « projets ». Aussi, la référence au travail permet de ré-inscrire le voyage de longue durée dans les dynamiques sociétales plus larges. Ce rapport au travail est bien sûr très fort dans le cas des working holiday visas, par exemple en Australie. Cooper, O’Mahony et Erfurt (2004) précisent bien concernant ce territoire que « Both national and local data show that backpackers are not ‘nomads’ in the sense of an unstructured travel experience, but are heavily constrained in terms of sites visited and often seek casual employment to pay for theses visits. » (p. 180).

La figure 6 permet de synthétiser les expériences de « tour du monde » des backpackers rencontrés en fonction de leur planification, de leur durée et des activités menées en cours de voyage. On distingue par le prisme de ces critères différents « projets ». Pour les personnes qui n’ont que des activités de loisirs, le séjour est globalement plutôt planifié et s’inscrit dans une parenthèse. Il s’agit des « time out » évoqués par E. Cohen (2004) participant au développement de soi. Le travail laissé dans le pays d’origine sera repris au retour, comme pour Frans travaillant comme ingénieur à la NASA, ou Katarina assistante sociale. Cet emploi est apprécié, mais est mis à distance pour un temps borné. Dans le cas d’Élise et Cosme, Élise continue à travailler en ligne en cours de route, mais le voyage est très planifié, et s’articule avec un projet de vie future : apprendre des techniques de pain à travers le monde pour ouvrir ensuite une boulangerie, apprendre des techniques artistiques pour enrichir ses compétences d’illustratrice, voire, pour réaliser un ouvrage. Dans ces cas, ce temps, envisagé comme plutôt exceptionnel au cours de la vie, est relativement planifié afin d’en garantir le succès. Pour certains, comme Markus, le travail laissé à domicile s’articule au voyage de façon cyclique, il s’agit pour lui, depuis plusieurs années, de travailler en Norvège plusieurs mois dans des petits jobs, afin d’économiser de l’argent pour partir ensuite en voyage. La planification est moins forte, le voyage n’est pas envisagé comme exceptionnel, il est articulé dans le projet de vie du backpacker et donne du sens aux périodes de travail. Plus la durée s’allonge, moins la planification compte, le voyage se transformant en projet de vie pour un temps indéterminé, dans lequel le travail vient se greffer en cours de route. C’est par exemple le cas de Mike, qui voyage depuis plus de 4 ans, allant de job en job. Dans presque tous les cas, que le séjour soit planifié ou non, les backpackers en « tour du monde » évoquent une période de plusieurs mois, voire plusieurs années, précédant le voyage, durant laquelle la vie dans le pays d’origine a été contrainte par l’économie pour le voyage. Le lien entre travail et voyage est ainsi une entrée particulièrement stimulante pour élargir l’angle de vue sur le backpacker.

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Figure 6. Graphique synthétique des durées, niveaux de planification et situation de travail pour les backpackers en "tour du monde"

L’enjeu de la planification de son voyage et les potentielles contradictions avec l’idéal du drifter peut également se comprendre à travers la présentation de soi. J. Wilson et G. Richards (2004b) soulignent l’importance de l’approche émic[10] pour saisir la construction sociale du phénomène par la circulation des discours. Dans les entretiens, on peut saisir une diversité de façon de présenter son « tour du monde », à l’enquêteur, mais aussi à la famille, aux amis, et aux autres backpackers. Le « tour du monde » peut être un projet planifié et évoqué de longue date, marquant fortement l’identité. Pour d’autres le « tour du monde » ne s’envisage pas comme tel, il est un fait, et s’exprime plutôt par l’idée de « voyager » sans souhaiter s’arrêter. Dans ce cadre on observe que chez plusieurs backpackers en « tour du monde », la longue durée induit un retour important sur ses expériences de voyage et leurs évolutions, et c’est dans ce retour qu’on peut comprendre, comment les backpackers, eux-mêmes, tentent de résoudre les contradictions liées au décalage entre pratique et idéal. Cosme et Elise disent par exemple qu’au début du voyage, ils fuyaient les Français, par peur de correspondre à l’image trop contradictoire du backpacker qui voyage mais ne reste qu’entre soi. Au fil du séjour, ils ont décidé de laisser venir les rencontres. Dans la longue durée et le passage par plusieurs contextes de voyage propre aux backpackers en « tour du monde », les contradictions apparaissent peut être de façon plus saillantes, et à défaut d’être résolues, peuvent être conscientisées.

L’itinérance à échelle mondiale : entre exploration et appropriation

J.G. Molz (2008) souligne l’attitude cosmopolite des backpackers en « tour du monde », dont les récits expriment le sentiment de se sentir chez soi partout dans le monde. Le recueil des expériences semble montrer que l’itinérance à l’échelle mondiale et sa planification plus ou moins forte se place entre exploration et appropriation. Pour certains, il s’agit d’explorer, de vivre la différenciation des lieux du monde en un trajet. Katarina n’avait par exemple pas envisagé prendre 13 mois sabbatiques et ne rester que sur un continent.

Katarina. « The thing is that I never thought about staying one year in one country. Not country but continent. Now I realize, this is an option. To stay, in one, like these guys I met in Africa, they just, they are on the road for maybe a year of something, but they just stay in Africa, and they do all of Africa. This would be an option, but I didn’t think about it. (...) »
Brenda. « What is the difference you think? Between these two options ? »
K. « You get more into, I don’t know, you get more into this culture, right? »
Katarina, Allemande, 30 ans, en voyage depuis 2,5 mois, assistance sociale en année sabbatique.

Pour d’autres, la planification du voyage s’articule à la « travel career » (Richards et Wilson 2004a), c’est à dire aux voyages déjà réalisés dans le passé. Il s’agit pour le backpacker d’aller dans les destinations qu’il ne connaît pas encore. Le rapport au lieu est peu approfondi, l’idée est davantage de compléter sa propre carte du monde, presque à l’image d’un collectionneur. Pour Frans, ce tour du monde est une sorte de tour d’horizon, avant de revenir éventuellement dans certaines destinations. Ses choix de destinations sont ainsi principalement guidées vers les destinations qu’il ne connaît pas encore :

« I think in my mind for this trip it is to sample, how is the culture, how is the place, all over the world -tchtchtch (bruit signifiant saut rapide), and then next trip I can say ok, there I really like, I go there for one month, may be, sort of to get the tast of... »
Frans, binational né en Afrique du Sud, vivant aux Etats-Unis, 32 ans, en voyage depuis 1,5 mois, ingénieur à la NASA en congé sabbatique de 6 mois.

Pour les backpackers qui travaillent durant le séjour et ceux planifiant peu leur séjour, l’installation dans certaines destinations est durable et montre une appropriation importante du lieu. Le fait de se créer un réseau social, généralement d’occidentaux, d’avoir un petit boulot, de re-décorer un logement, qui est parfois un hébergement touristique, met bien en avant l’hybridité entre travail/loisir, entre ici/ailleurs, entre quotidien et hors quotidien, propre à certains profils de backpackers. Parfois, le voyage en lui même devient le quotidien, et l’aller-retour de quelques semaines dans son pays d’origine est vécu comme « des vacances dans les vacances ». Ce rapport entre appropriation, exploration, et planification est bien sûr souvent une combinaison, alliant quelques destinations méconnues explorées rapidement, et quelques destinations d’ancrage plus durable.

Conclusion

Bien qu’engagés dans une pratique à forte valeur symbolique, les backpackers en « tour du monde » partagent selon les résultats de l’enquête avec les autres backpackers les traits d’un mode de voyage relativement normalisé, par l’uniformisation des itinéraires, et la planification de ceux-ci. Le passage par des sentiers balisés semble largement dépendant de l’environnement touristique, et notamment de la présence d’un marché spécifiquement adressé au backpackers, comme en Asie du Sud Est. Néanmoins, l’idéal d’autonomie et de spontanéité du drifter reste influant sur les pratiques, freinant notamment le recours à des offres marchandes trop contraignantes. La diversité des profils de ces backpackers, et notamment leur rapport au travail permet en outre de saisir des projets plus ou moins planifiés, loin d’être uniformes, et se rapprochant parfois de l’idéal du drifter, en recherche d’un autre mode de vie ailleurs.

Les backpackers en « tour du monde » illustrent assez bien la diversité que l’on retrouve au sein même des backpackers. On peut néanmoins proposer à partir des résultats quelques spécificités. En terme d’itinéraire, le fait de passer par plusieurs continents offre plus de possibilité de combinaisons, et confère nécessairement un caractère plus original au parcours du backpackers en « tour du monde ». Il a davantage d’opportunité pour sortir des sentiers battus en faisant par exemple jouer l’extension de son réseau social. Aussi, c’est peut être parmi eux que se trouve davantage de backpackers envisageant le voyage autrement que comme une parenthèse, mais comme un mode de vie, sans d’ailleurs nécessairement se poser la question de la place de ce mode de vie dans la société d’accueil ou de départ. Enfin, il semble que le « tour du monde » jouisse encore d’un statut assez exceptionnel pour qu’il marque l’identité individuel fortement et soit articulé avec un projet fortement mis en valeur dans la société de départ.

Au final, le décalage entre idéal et pratique interrogé dans cet article via l’enjeu de la normalisation du « tour du monde » peut être compris comme un exemple parmi d’autres du « nouvel esprit du capitalisme » décrit par L. Boltanski et È. Chiappelo (1999) mobilisant toujours un « déjà là » légitime, ici, l’idéal de liberté et de transgression du drifter. Selon eux, il est vain « de chercher à séparer nettement les constructions idéologiques impures, destinées à servir l’accumulation capitaliste, des idées pures, libres de toute compromission, qui permettraient de la critiquer, et ce sont souvent les mêmes paradigmes qui se trouvent engagés dans la dénonciation et dans la justification de ce qui est dénoncé. » (p.59). Le backpacking reste ainsi à saisir dans cette tension.

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Auteur

 

Brenda Le Bigot
Doctorante, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

 

Notes
[1] De l’anglais « to drift » signifiant « dériver », l’idéal type du drifter proposé par E. Cohen en 1972, puis développé en 1973, correspond à un touriste qui s’aventure hors des sentiers battus, sans itinéraire, planning et objectif de voyage définis, et tentant de vivre à la manière des populations qu’il rencontre et parmi elles.
[2] Les itinéraires des backpackers rencontrés en Thaïlande passent très régulièrement par l’Australie, sans que pour autant ces derniers s’inscrivent dans un projet de « tour du monde ». On a ainsi considéré qu’il était plus pertinent d’isoler une partie plus spécifique passant par d’autres continents, notamment Afrique ou Amérique.
[3] Michel Duval et Philippe Gloaguen, Le guide du routard. Moyen-Orient…Inde, Gedalge, 1973.
[4] Tony et Maureen Wheeler, Lonely Planet, Across Asia on the Cheap, 1973. Cet ouvrage est souvent évoqué par les backpackers comme une bible et est encore très utilisé dans sa version actualisée : Southeast Asia ona shoestring.
[5] La force de la centralité de Bangkok s’explique aussi en partie par la localisation de l’enquête dans cette ville.
[6] Des formules associant plusieurs vols existent aussi à l’échelle d’un continent.
[7] https://fr.oneworld.com/flights/round-the-world-fares/global-explorer (consulté le 7 avril 2016)
[8] http://www.staralliance.com/fr/round-the-world (consulté le 7 avril 2016)
[9] Les contacts établis avec les alliances aériennes n’ont à ce jour pas permis d’obtenir de données chiffrées sur ces formules. On ne peut ainsi pour l’instant déterminer l’évolution du phénomène.
[10] Les auteurs s’appuient sur l’auto-définition des enquêtés comme backpackers plutôt que sur des critères extérieurs d’identification, et s’intéressent au regard porté par les enquêtés sur le phénomène backpacking.