Loin des sentiers battus Ou ce qui m’a conduit à la recherche touristique

Dean MacCannell

 

Pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace
 Michel de Montaigne, Essais V. 1

 

L’expression « hors des sentiers battus » est aussi vieille que toute la littérature écrite par et sur les touristes. Elle exprime la quête d’expériences plus vives, ou moins communes, que celles vécues par les masses de touristes qui nous ont précédés et viendront après nous. La métaphore de la piste ou du chemin a toujours une implication morale. Les guides spirituels des protestants fondamentalistes prêchent toujours à leurs fidèles l’importance de « rester dans le droit chemin ». Les guides touristiques fondamentalistes, quant à eux, se vantent d’offrir une opportunité de « sortir des sentiers battus ». Ces conseils ne sont contradictoires qu’en apparence. Chacun relève d’une casuistique propre à classer certains comportements comme bons ou mauvais. Le bon touriste serait celui qui trouve le moyen de sortir des sentiers battus, de préférence au point de n’être même plus considéré comme un « touriste ». Le corpus de la recherche touristique regorge de distinctions morales opposant les voyageurs, qui sortent des sentiers battus à la rencontre d’expériences authentiques, aux touristes, ou simples touristes, qui s’en tiennent aux sentiers battus et doivent se contenter de pseudo expériences[1]. J’ai toujours eu l’espoir que les chercheurs en tourisme se montrent capables d’établir des distinctions plus subtiles. Lucy Lippard avance l’argument fort convaincant selon lequel les lieux les plus propices à une intervention artistique décisive qui influenceraient notre manière d’appréhender notre propre image et le monde qui nous entoure se trouvent précisément sur les sentiers battus du tourisme.

Mes premières expériences hors des sentiers battus

D’un point de vue strictement objectif, mes premières expériences touristiques, une fois sorti de l’enfance, eurent lieu hors des sentiers battus. Lorsque, adolescent, je déménageai de Seattle pour San Diego, je pris l’habitude, à chaque fois que c’était possible le weekend, de passer la frontière mexicaine pour me rendre à Tijuana, ou de pousser plus au sud jusqu’à Ensenada, pour profiter des réglementations moins strictes sur l’âge limite d’accès aux bars et clubs de strip-tease mexicains.

2016-1(9)-TEM1-Fig1Figure 1. Une touriste prenant une photo, Ensenada, BC Fall, 1957. 
Photographie par Dean MacCannell.
Source : Collection personnelle de l'auteur.

Au sud d’Ensenada et de San Felipe, la Péninsule de la Basse Californie n’était pas encore cartographiée. En 1957, le contour des côtes était connu, mais l’intérieur des terres demeurait peu exploré et n’avait fait l’objet d’aucune carte. On parlait du mythique Picacho Del Diablo comme du point culminant de la sierra de San Pedro Mártir, mais personne n’en connaissait la hauteur exacte, ni l’emplacement précis, ni même le nom officiel. [Figure 2].

2016-1(9)-TEM1-Fig2Figure 2. Cerro De La Encantada, connu aussi sous le nom de El Picacho Del Diablo, vu du désert San Felipe. 
Source : Image anonyme trouvée sur internet.

Aujourd’hui, nous savons qu’il mesure 3 095 mètres, ou 10 125 pieds. Certains touristes, qui s’étaient aventurés dans les montagnes et les déserts de la péninsule, n’en sont jamais revenus. Le peu d’entre eux qui, s’y étant perdus, en sont sortis vivants ont le plus souvent été secourus par Edward Douglas Bernard alias « Bud », explorateur et pisteur légendaire de la région [Figure 3]. Si quelqu’un était porté disparu en Basse Californie, c’était d’abord vers Bernard que les autorités mexicaines et américaines et les familles du disparu se tournaient.


 Figure 3. Bud Bernard (à gauche) et Pat Donovan près du sommet de l’El Picacho Del Diablo. 
Photo par Louise Werner. 
Source : Climbing and Camping in Baja, [Escalade et camping en Basse Californie] par John Robinson, 1967.

Bud Bernard a tenté l’ascension du Picacho Del Diablo en 1948 et parvint à en atteindre le sommet lors de sa troisième tentative en solitaire, en 1955. Son ascension était la cinquième jamais couronnée de succès, et pour autant qu’on sache, il fut la seizième personne à fouler ce sommet. Ses explorations eurent pour conséquence d’établir le premier sentier non ad hoc pour l’ascension des 300 derniers mètres à la verticale. Son approche a été adoptée par pratiquement toutes les expéditions réussies suivantes. Il a nommé son itinéraire jusqu’au sommet le « Slot Wash », l’un des rares noms de lieux inchangés sur la montagne et alentour [Figure 4].

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Figure 4. Ascension vers le sommet par le Slot Wash de Bud Bernard. 
Photographie par Dean MacCannell, avril 1959.

J’ai fait la connaissance de Bud Bernard dans le désert d’Anza Borrego quand j’avais 17 ans. Il m’a enseigné ses techniques de survie dans le désert en m’emmenant aux endroits où il avait trouvé des randonneurs morts ou mourants pour m’y montrer les ressources en plantes, animaux et eau dont ces derniers n’avaient malheureusement pas su profiter. Nous avons passé trois ans à faire de l’escalade ensemble en Sierra Nevada et en Basse Californie avant que je ne quitte le San Diego State College pour Berkeley, où je partis poursuivre ma licence en anthropologie.

Ma première tentative d’escalade du Picacho Del Diablo avec Bud et deux autres compagnons en avril 1958 se solda par un échec [Figure 5].

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Figure 5. Près de l’entrée du Cañon La Media. Bud Bernard se tient sur la droite. 
Photographie par Dean MacCannell, avril 1958

Ayant jalonné l’itinéraire du Slot Wash trois ans auparavant, Bud avait en tête de découvrir un parcours différent, voire plus facile. Si le Slot Wash est praticable, cette voie a cependant la réputation d’être particulièrement ardue. Nous avons donc avancé tant bien que mal vers un canyon encore inexploré et fort prometteur. Notre progression s’est trouvée ralentie par des parois verticales et des broussailles d’épineux et fut finalement stoppée par une rafale de neige près du sommet [Figure 6].

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Figure 6. « Loin des sentiers battus ». 
Sommet du Picacho Del Diablo via un itinéraire inhabituel. Photographie par Dean MacCannell, avril 1958

Bud a été heureux de constater que le canyon qu’il appelait « La Media » ne constituait pas une bonne approche. Il a cependant été déçu que je ne parvienne pas au sommet et s’en est voulu de nous être aventurés volontairement hors de la route habituelle. Je crois bien qu’il a été plus déçu pour moi que je ne l’étais moi-même.

Un an plus tard, en avril 1958, Bud m’a envoyé avec une lettre de recommandation à la branche du Sierra Club de Los Angeles, qui préparait l’assaut le plus massif jamais organisé de ce sommet [Figure 7].

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Figure 7. Les grimpeurs de Los Angeles se préparent à l’entrée du Cañon Del Diablo.
Source : Photographie par Dean MacCannell, avril 1959.

J’ai réussi à atteindre le sommet en compagnie de ce groupe d’inconnus qui s’étaient préparés avec fanatisme et étaient obsédés par un but unique, celui de devenir le plus grand groupe à atteindre le sommet, et qui ont suivi scrupuleusement la route éprouvée par Bud. Ils n’avaient aucun désir de s’aventurer hors des sentiers battus. Nous étions 16 au départ, et 13 à l’arrivée [Figures 8, 9, 10].

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Figure 8. À l’approche du sommet Picacho Del Diablo avec le désert San Felipe et le Golfe de Californie à l’arrière-plan.
Source : Photographie par Dean MacCannell, avril 1959.
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Figure 9. Sur le sommet sud du Picacho Del Diablo.
Source : Photographe inconnu, peut-être John Robinson, avril 1959.
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Figure 10. Dean MacCannell sur le sommet nord du Picacho Del Diablo.
Source : Photographe inconnu, avril 1959.

L’année suivante, ma troisième tentative s’est faite en compagnie de Bud et de deux autres grimpeurs. Nous avions planifié d’accéder à la montagne par le versant ouest, de monter l’escarpement en rappel, de traverser le versant de la falaise sur trois kilomètres en direction de la base du sommet, avant de monter par le Slot Wash. L’expédition fut un échec phénoménal. Après notre descente en rappel, nous avons pris conscience que l’un de nos compagnons d’escalade avait surestimé ses forces et ses compétences et qu’il était incapable de poursuivre. Nous avons ainsi dû le porter, lui et son équipement, sur plus de 300 mètres à la verticale, avec seulement deux ou trois points suffisamment larges pour nous reposer un instant. C’était lui en outre le plus lourd du groupe. De retour en haut de l’escarpement, nous avons constaté que notre groupe de ravitaillement nous avait abandonnés parce que les chevaux étaient tombés malades.

Voyageur versus touriste ?

Et voici la question : étais-je un voyageur en Basse Californie et un touriste quand j’ai visité le zoo de San Diego avec l’école, ou quand j’ai séché l’école pour passer la journée à la plage avec ma petite amie ? Mes expériences au Cañon la Media étaient-elles plus authentiques que ma visite guidée du journal San Diego Union à la fin du lycée ? De même, mon ascension de La Media avec Bud était-elle plus authentique que lorsque j’ai suivi la voie éprouvée jusqu’en haut du Cañon Del Diablo et du Slot Wash ? En y repensant, je ne trouve rien dans mes réflexions, d’alors ou d’aujourd’hui, qui puissent justifier la division des conditions existentielles de ma curiosité d’adolescent en deux types d’êtres humains moralement opposables : le touriste versus le voyageur. Nulle vie humaine ne se déroule exclusivement sur ou en dehors des sentiers battus. Nos vies suivent et abandonnent, mais le plus souvent, croisent le sentier des autres, et au vu du nombre infini de sentiers possibles, nous passons notre temps à les suivre, à les abandonner et à les croiser.

Pour problématique que soit cette conception des touristes comme étant sur ou hors des sentiers battus, ce modèle demeure incontestablement supérieur à l’autre approche normative acceptée, qui consiste à traiter le « touriste » comme un rôle social au sein d’une organisation fictive. On nous propose à présent différents types de tourisme : « d’héritage », « retour aux sources », « révolutionnaire », « sports », « écolo », « noir », « macabre, ou thanatourisme », « médical », « extrême », etc. On n’a jamais vu un champ d’étude digne de ce nom se construire en additionnant des genres exclusifs du style, « Moi j’étudie le tourisme de croisière, elle étudie les alpinistes, vous autres, étudiez donc le reste ». Si l’on en fait sa stratégie méthodologique par défaut, le champ lui-même restera à jamais au-delà la portée de chaque nouvelle recherche et l’on n’aura jamais un véritable champ d’étude. Le touriste ne représente pas un genre d’être humain, ni même de consommateur. Et les touristes ne sont pas à l’évidence triés en tribus. C’est une sorte de rencontre, dans le meilleur des cas une interaction, que tout un chacun peut initier à tout moment et dans divers états d’esprit. C’est une sorte d’instant, si l’on veut[2]. En faire un statut, un rôle ou une classe ou catégorie démographique ne servira qu’à nous éloigner toujours plus du cœur de notre sujet.

Esquisse paradigmatique du champ des études touristiques

La Figure 11 est une ébauche de schéma du champ des rencontres touristiques que je propose. Mon hypothèse directrice postule que le tourisme ne peut manquer d’offrir des aventures et des rencontres si l’on place toute son attention à l’intersection entre le désir du touriste et la structuration de l’expérience touristique.

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Figure 11. Continuum du désir du touriste. 
Élaboré par Dean MacCannell, 2014.

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Figure 12. Continuum de la structure touristique. 
Élaboré par Dean MacCannell, 2014.
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Figure 13. Graphique du désir du touriste/de la structure touristique.
Élaboré par Dean MacCannell, 2015.

La Figure 14 représente l’idéal du secteur de ma « zone III », proposant une parfaite congruence entre les multiples cadres hyper-structurés du tourisme et le désir du touriste de satisfaire et de renforcer son ego.

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Figure 14. Hyatt, le « téléotype » de la Zone III.
« Cela arrive de temps en temps. Un peu de temps libre et toute une ville à vos pieds. Mais ne craignez rien : Hyatt est là pour vous aider. . . . [V]ous trouverez à vous distraire sur place, sans avoir à quitter l’hôtel. Laissez-vous tenter par un moment de détente au spa ou au salon de beauté. Décompressez au centre de fitness. Goûtez la cuisine exotique. Ou livrez-vous à une partie de billard. . . . Si vous avez un moment de libre ou deux, nous sommes là pour vous aider à en profiter pleinement. »

En tant qu’observateurs et scientifiques, nous devrions éviter d’encadrer de préjugés moraux les mille et une manières dont nous autres humains choisissons de satisfaire notre curiosité. Notre tâche consiste à découvrir la moralité que les personnes que nous avons interrogées croient exprimer à travers leurs actes, et non à leur en attribuer une en établissant une distinction morale entre ceux qui voyagent « sur » et ceux qui voyagent « hors » des sentiers battus, ou ceux qui se sentent autorisés à se sentir supérieurs à leurs hôtes, et en évitant de nous associer à l’attitude moraliste des auteurs de tels jugements.

Les sciences humaines et sociales des 20 dernières années ont plutôt tendu vers des constructions moralistes avant de passer à l’observation et à la construction de modèles conceptuels. L’opposition touriste/voyageur n’est qu’un maigre volet du projet plus vaste que représente le politiquement correct. Le domaine des études touristiques se définit par la différence ou la différenciation culturelle et met toujours en jeu de multiples perspectives morales. Il est important que les chercheurs en tourisme restent ouverts aux diverses moralités qu’ils sont susceptibles de rencontrer, notamment à la façon dont elles se considèrent mutuellement et évoluent. En tant que principe méthodologique, cette ouverture d’esprit s’avère peut-être plus cruciale que le « relativisme culturel » dont devaient faire preuve les anthropologues. Notre sujet ne se résume pas à une ou plusieurs cultures différentes. Notre sujet, c’est l’interaction des représentants de cultures diverses et variées et le résultat de ces interactions[3]..

Tourisme et moralités hybrides

Les hommes et les femmes avec lesquels j’ai grimpé en Sierra Nevada et au Mexique dans les années 1950 étaient des environnementalistes purs et durs avant l’heure. Nous adhérions rigoureusement à un code moral de préservation de l’environnement. Nous enterrions toute trace de nos feux de camp et rapportions avec nous toutes nos boîtes de conserve, sachets en aluminium, bouteilles en plastique, papiers et autres déchets pour les jeter de manière adéquate. Lorsque nous trouvions des déchets laissés par d’autres, nous les emportions aussi, tout en déplorant vivement le manque de considération de ceux qui ne faisaient pas le ménage derrière eux.

Voici une leçon sur les cadres moraux que j’ai apprise très tôt, au Cañon La Media. Nous nous trouvions dans une gorge qui n’avait été évoquée dans aucuns des carnets de notes et journaux de bord des explorateurs qui nous avaient précédés. Nous nous étions réjouis à l’idée qu’aucune personne blanche n’y avait jamais mis les pieds. C’est alors que nous sommes tombés sur ce qui était, sans erreur possible, un ancien camp. Il y avait là un cercle de pierres portant les traces d’un feu, avec un tas désordonné de charbon, ainsi que quelques vieilles boîtes de conserve, une blague à tabac pourrie et une bouteille de whisky éparpillées autour. Nous avons aussitôt pensé que le camp avait pu être établi par Donald McLain 43 ans plus tôt, lors de son expédition de 1914-15. L’âge des débris semblait correspondre. Mais aucun détour par ce canyon sans nom n’était mentionné dans les carnets et journaux de bord de McLain[4]. La pensée que nous étions probablement les premiers Blancs à jamais poser les yeux sur ce lieu suscita en nous un grand élan de solidarité envers McLain ou quiconque nous y avait précédés. Nous lui étions reconnaissants des déchets qu’il nous avait laissé et réconfortés à l’idée que nous n’étions pas seuls, du moins en esprit. Ces déchets, c’était un héritage. L’idée de les condamner ou de les ramasser ne nous a même pas traversé l’esprit. Au contraire, nous avons érigé une barrière de pierres protectrice pour que les éventuels grimpeurs qui viendraient après nous ne risquent pas de les déranger. Nous avons dressé un autel de déchets.

Notre dévouement à la cause de l’éthique environnementale avait-il changé ? Pas le moins du monde. Nous savions qu’il n’est jamais possible d’appliquer une perspective morale unique à toutes les situations auxquelles un touriste peut être amené à faire face. Tenter de plaquer des perspectives morales politiquement correctes sur le comportement du touriste représente une violation majeure de la vérité de notre sujet et nous empêchera de découvrir les véritables conditions, morales et autres, qui prévalent dans les rencontres touristiques. Les touristes sont des « voyageurs de la moralité » qui doivent, par définition, trouver leur voie parmi de multiples cadres moraux. Ce sont peut-être les meilleurs indicateurs de l’émergence d’un palais mondialisé des glaces morales qui continueront de déstabiliser l’être humain au 21e siècle. Le seul recours responsable, pour le touriste, consiste à adopter une posture éthique vis-à-vis des multiples moralités mises en jeu par ses actions[5].

Études de troisième cycle

Le programme de sociologie rurale de l’Université Cornell dans les années 1960 était l’épicentre de la recherche sur le développement rural international. Les programmes de troisième cycle en sciences humaines étaient beaucoup plus centrés sur les problèmes qu’ils ne le sont actuellement. Les sociologues travaillaient sur le crime et la pauvreté au centre ville et sur les conflits raciaux. Au sein de mon département, on nous répétait en termes des plus vigoureux qu’il était de notre responsabilité de découvrir les causes du sous-développement du tiers-monde. Le groupe d’étudiants de troisième cycle dont je faisais partie attachait à cette tâche un certain idéalisme, mais pour l’essentiel nous partagions les valeurs du détachement scientifique et de la mise à l’épreuve empirique des idées. Nous croyions que notre idéalisme bénéficierait avant tout de nouvelles manières de penser le développement et de preuves empiriques solides.

Nous répugnions à employer les termes de « modernisation » et de « développement ». Ceux-ci reflétaient la théorie dominante (Chicago et Harvard) qui tenait le développement pour un procédé unilinéaire, suivant lequel les pays du tiers-monde finiraient par ressembler trait pour trait aux démocraties industrielles de l’Amérique du Nord et de l’Europe de l’Ouest. Nous nous battions contre une version prototypique du « politiquement correct », bien avant que le terme ne soit inventé. Le « développement » n’était guère qu’une version politiquement correcte de ce que 10 ans plus tôt on aurait désigné sous le nom moralement honnête de « progrès ». Au cours des années 1960, « sous développé » s’est mué en « non développé », puis en « moins développé ». Des populations que l’on avait décrites comme « analphabètes » sont devenues « non alphabétisées », puis « pré–alphabétisées ».

Nous comprenions que ce couvert rhétorique proto-politiquement correct n’arrangeait pas les choses, bien au contraire. Il ne servait qu’à renforcer et protéger le cadre moral ou théorique original qu’il prétendait détruire. Dans les années 1960 le postulat de la théorie du développement dominante était que les autres peuples n’étaient que des versions inférieures de nous-mêmes, et que s’ils pouvaient nous ressembler davantage, leur lot collectif s’en trouverait amélioré. Ce point de vue n’était pas acceptable à Cornell, au sein de ma cohorte d’étudiants de troisième cycle à minorité blanche. Dans leur écrasante majorité, mes camarades de classe venaient d’Iran, du Pakistan (Est et Ouest), d’Inde, du Kenya, du Brésil, de Cuba, d’Albanie, de Porto Rico et de Taïwan. Nous n’étions qu’une poignée à venir des États-Unis.

Nous nous opposions aux écoles de Harvard et de Chicago de « développement économique et de modernisation ». Dans les grandes lignes, cela signifiait que nous abjurions tout ce qui pouvait dégager des relents d’explications individuelles ou psychologisantes de phénomènes socio-économiques. Nous nous concentrions sur des mouvements régionaux d’auto-détermination, plutôt que sur des besoins individuels de réalisations entrepreneuriales. Nous peinions à maîtriser la théorie, mais celle-ci n’était jamais gratuite. Nous avions à résoudre un problème d’une grande complexité et nous savions qu’une telle complexité exigeait des modèles théoriques solides. Si nous espérions parvenir un jour à dépasser Marx, Durkheim, Weber, Pareto, Sorokin et les autres, il nous faudrait d’abord les réduire à leur plus simple appareil conceptuel pour les reconstruire, les transformer et les adapter aux conditions actuelles.

Ma première conquête d’étudiant fut la théorie française. Si jamais j’ai foulé un sentier battu, ce fut celui qui me laissa parcourir en tous sens Montaigne, Rousseau, Stendhal, Durkheim, Mauss, Sartre, Merleau-Ponty, Lévi-Strauss, Barthes, Derrida, de Certeau, Lacan et bien d’autres. Ma seconde conquête fut Juliet Flower, qui arriva à Cornell un an après moi pour étudier le français et la littérature comparative. J’abordai ces deux contrées délicieusement inconnues avec la même énergie et le même enthousiasme qui m’avaient conduit au sommet du Picacho Del Diablo cinq ans auparavant.

Mon premier voyage à l’étranger eut lieu aux Caraïbes, à mi-parcours de mes études de troisième cycle. Le but n’en était pas d’étudier le tourisme. Je faisais partie d’une petite équipe qui menait des recherches sur l’utilisation de nouvelles technologies agricoles par les petits fermiers dans l’arrière-pays rural de l’ouest de Porto Rico. Mais ce voyage fut placé sous le signe merveilleux du destin. Juliet me rejoignit sur le terrain, et un juge basque nous maria dans une petite ville de montagne, le 25 juillet 1965.

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Figure 15. Mariage de Juliet et Dean MacCannell.
Lajas, Puerto Rico, 25 juillet 1965.
Source : Photographie par Frances MacCannell
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Figure 16. Juliet et Dean MacCannell avec le juge Irizarry, à Lajas. Porto Rico, 25 juillet 1965.
Source : Photographie par Jan Flora, 1965.

En allant à la plage, je notai quelques signes qui me laissèrent penser que le tourisme était sur le point de devenir une composante importante du portefeuille du développement et je me promis de me pencher sur la question une fois rentrés à Cornell. Lorsque je consultai finalement la bibliothèque universitaire d’Olin (l’une des meilleures du monde), je découvris que rien pratiquement n’avait jamais été écrit sur le tourisme, et qu’en tous les cas il n’en existait aucune analyse socioculturelle approfondie. Ce fut le déclic : voici une nouvelle occasion pour moi d’être l’un des premiers à gravir une montagne.

Mon comité d’études vit d’un mauvais œil mes recherches en tourisme et développement, et je leur voue une éternelle reconnaissance pour avoir rejeté ma première proposition de thèse. Une thèse de doctorat sur le rôle économique du tourisme dans le développement rural international aurait donné un livre bien différent de The Tourist. Je me rangeai à leur avis et écrivit ma thèse sur l’économie politique de la stagnation économique et de la pauvreté dans les 48 états des États-Unis continentaux.

Le chemin qui mène de ma thèse, intitulée « Structural Differentiation in 48 States », à mon ouvrage The Tourist est linéaire, bien qu’elle ne fasse aucune référence aux touristes et au tourisme, et que The Tourist ne la mentionne pas. Dans ma thèse, mon critère de mesure du développement était directement inspiré de la « solidarité organique »[6], un concept que Durkheim a exposé dans son ouvrage De la division du travail social. Je postulai que ce que les autres chercheurs avaient coutume d’appeler « développement économique » et « modernisation » ne faisait en fait qu’augmenter la complexité sociale, la division du travail, ou la différenciation, pour reprendre Durkheim. Cette hypothèse imposait un petit bond en avant théorique. J’avançai avec précaution l‘argument selon lequel la solidarité organique de Durkheim serait plus que le simple revers d’un concept binaire qui divise les sociétés en sociétés modernes et traditionnelles. Au contraire, elle serait une condition structurelle variable caractérisant toute société. En tant que telle, elle devrait pouvoir se prêter à l’opérationnalisation et aux mesures comparatives de toute série d’unités sociales similaires, comme les États américains par exemple. J’ai ajouté quelques développements récents en théorie cybernétique à mes définitions conceptuelles pour mieux souligner le fait que plus une société est complexe plus elle est capable de manipuler des informations complexes. Mes nouvelles mesures se sont révélées singulièrement utiles pour prévoir les variations des indices standards existants du développement économique. Ainsi en 1969, mon travail s’est vu décerner le prix de la meilleure thèse de l’année par l’American Rural Sociological Association.
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Figure 17. La thèse de Dean MacCannell.
Première de couverture et tableau 12.

Mon deuxième voyage à l’étranger fut à Paris en janvier 1968. J’avais soutenu ma thèse un mois auparavant, et j’étais prêt à me mettre au travail sur The Tourist. Juliet suivait les cours de Derrida à l’École Normale. Je m’employai à observer des touristes et à prendre des notes, et suivis le cours de Lévi-Strauss sur le « mythe » au Collège de France. En mars, nous fîmes un aller-retour à Londres en stop. Après les événements du mois de mai, nous partîmes pour Istanbul toujours en stop, via Copenhague et Berlin. Nous ne croisâmes pratiquement aucun autre touriste en route, surtout une fois passé le rideau de fer, au cours de notre traversée de la Yougoslavie et de la Bulgarie.

Nous avions très peu d’argent et il nous semblait que les touristes qui lisaient Europe on $5.00 a Day (L’Europe avec 5 $ par jour) devaient être plus riches que nous. Si nous avions dépensé plus de trois dollars par jour, nous n’aurions jamais pu rentrer. Nous regagnâmes Ithaca en août 1968 avec 38 centimes en poche. C’est peut-être pour cette raison que je n’ai jamais pu pleinement accepter les modèles qui supposent des relations économiques et de force inégales entre les touristes et leurs hôtes locaux. La majorité des généreux bourgeois européens qui nous ont pris en stop étaient largement plus riches que nous, à l’exception peut-être des petites frappes qui nous prirent une fois à la sortie de Paris dans leur vieux cabriolet américain.

Le cadre théorique de The Tourist était déjà défini quand je quittai l’université. Les germes de mon approche holistique du tourisme comme phénomène structurel mondial, ou « fait social total » selon l’école française, s’annonçaient déjà explicitement dans ma thèse. Même la variable explicative de base est commune aux deux projets. À la page 11 de The Tourist, « Mon analyse du voyage d’agrément se fonde sur la différenciation structurelle sociale. La différenciation se définit, dans les grandes lignes, comme « développement » ou « modernisation ». Et à la page 13, « …le voyage d’agrément est un rituel qui se joue sur les différenciations de la société. Le voyage d’agrément est une sorte d’effort collectif vers une transcendance de la totalité moderne, une manière de tenter de surmonter la discontinuité de la modernité et d’incorporer ses fragments en une expérience unifiée »[7].

The Tourist met l’accent sur la différence et la différenciation en tant que variables explicatives, Ainsi du point de vue théorique, on pourrait situer cet ouvrage quelque part entre De la division du travail social de Durkheim et L’écriture et la différence de Derrida[8]. Pourtant ce n’est que dans ma préface à l’édition de 1989 que j’ai reconnu l’influence de Derrida. Son ouvrage n’a été traduit en anglais qu’un an après la publication de The Tourist, mais j’en avais déjà connaissance. En effet, Juliet me l’avait lu à voix haute, en traduisant directement du français, sans hésitation, en avril 1968. Sa cadence était expressive, communicant non seulement les mots de Derrida, mais aussi sa façon de percevoir les choses. D’emblée nous avons compris que nous assistions au bouleversement de la philosophie occidentale. Pas à pas, Derrida détruisait l’idée de présence, d’être transcendant, et de l’Être même. Plus précisément, il nous montrait comment le langage et le signe s’insèrent dans l’être et démontent (ou déconstruisent) le concept de présence de façon plus ou moins automatique. Derrida confessera plus tard s’être inspiré largement de Lacan pour défier la philosophie occidentale dans ses premiers écrits[9]. Mais cela ne fait qu’enrichir la trajectoire de sa critique en lui conférant une inflexion tant psychanalytique que philosophique.

Le projet philosophique de Derrida était de loin le plus ambitieux auquel on puisse penser dans le cadre restreint de la recherche touristique. Mais je me surpris quand même à adhérer aux passages dans lesquels il développe la logique de l’alignement de notions de structure avec l’être transcendant : toute structure, poétique ou sociale, tend vers fermeture totalitaire et violence dans la mesure où elle résiste à tout élément susceptible de la changer. Derrida nous rappelait sans cesse que l’acceptation des produits de la pensée structurelle constitue une sorte de paresse intellectuelle qui nous empêche de percevoir les forces déconstructives menaçant les formes et structures de tous les côtés, de l’intérieur comme de l’extérieur.

Les ouvrages de jeunesse de Derrida renforcèrent mon désir d’étudier l’humanité en transit, hors de son cadre habituel, où les présupposés d’une langue ou d’une culture communes ne tiennent pas, où les frontières et limites sont faites pour être traversées et non pour enfermer. J’ai essayé de garder les recherches en tourisme aussi ouvertes que possible, de préserver tout leur potentiel. Certains touristes et étudiants en tourisme sont attirés, et c’est compréhensible, vers des itinéraires normalisés, hôtels et bateaux de croisière sur le modèles des institutions totales, des listes des choses à faire avant de mourir, et des bulles pour touristes, autant de formes et de structures plaquées sur le voyage d’agrément et conçues pour contenir et contrôler son ouverture et sa liberté intrinsèques. Ou bien, pour paraphraser Derrida, ce sont toutes des « schématisations permettant à la subjectivité de contempler des totalités défaites de leurs forces disruptives »[10].

N’en déplaise aux preuves philosophiques de Derrida, la vie sociale est structurée, argument que je lui ai avancé plus d’une fois. Derrida ne me fit aucune concession. La vie sociale était peut-être bien structurée, admit-il, mais elle était aussi fortuite, arbitraire, contingente et accidentelle, et présentait peu d’intérêt pour le philosophe. Il me sembla que c’était le heideggérien en lui qui parlait, plutôt que le Français. D’après Juliet, Derrida confesse dans son dernier livre s’être senti honteux du plaisir qu’il prenait à voyager parce qu’il s’imaginait toujours que Heidegger, l’autochtone par excellence, le suivait du coin de l’œil et le blâmait de se laisser distraire de la rude tâche de pratiquer la philosophie :

Heidegger voyage toujours avec moi sans le savoir – s’il savait, le pauvre homme – je l’entends me prendre à part (« tu n’as pas honte de voyager tout le temps ? ») [ . . . ] Comment peux-tu denken à cette allure ?[11]

Derrida poursuit en déclarant qu’il n’avait qu’à penser à Montaigne pour faire disparaître le spectre du censeur Heidegger.

Dans les premières pages de The Tourist, j’ai attribué à la « modernité » un éthos qui défie les structures : un élan qui abat les barrières de classes, de cultures, de genres, d’états-nations, un élan déconstructiviste en quelque sorte, même si ce terme ne devait filtrer dans le vocabulaire général que plusieurs années plus tard. En dépit de mon recours extensif à l’italique, la théorie qui sous-tend The Tourist, héritée de Durkheim et de ma thèse et tendant vers la déconstruction, demeure son aspect le moins étudié.

En 1970-71, Juliet et moi abandonnâmes nos postes de maîtres de conférences à Philadelphie pour retourner passer un an à Paris, où je terminai la première ébauche de The Tourist et où naquit notre fils, Daniel.

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 Figure 18. Étiquette de bagage de notre bateau pour Paris.
La guerre du Vietnam battait son plein et semblait devoir ne jamais finir, et nous ne voulions pas qu’il naisse sur le sol américain.
Source: Author's personal collection.
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Figure 19. Dan et Dean aux Tuileries. 
Source : Photographie par Juliet Flower MacCannell, avril 1971.
Juste après que Juliet eut pris cette photo aux Tuileries, un bus se gara et déversa des dizaines de touristes britanniques. Plusieurs s’approchèrent et nous prirent en photo. L’un de ces photographes acharnés singea l’accent français : « Luke zee tee-peek Franch pawpaw weet heez bo baybay. » (Regardez ce typique papa français avec son beau bébé). Immédiatement, je m’aperçus de la plasticité des informations proposées aux touristes, et du fait que dans certaines conditions performatives précises, un touriste peut se transformer en attraction touristique.Cf. The Tourist à partir des pages 109 et 135, particulièrement p. 127.

Bien qu’il eût été accepté pour publication et que son manuscrit fût à la disposition du comité de recrutement, The Tourist n’a pas joué un grand rôle dans mon intégration au Collège de l’Agriculture de l’Université de Californie à Davis, en 1975.

2016-1(9)-TEM1-Fig20Figure 20. Premières de couverture de The Tourist.

J’étais certain que l’opposition des étudiants et de la faculté à la guerre, associée au mouvement des derniers baby-boomers dans l’université, entraînerait une énorme réduction du soutien apporté à l’éducation supérieure. Cependant, à ce jour, les subventions généreuses allouées aux collèges d’agriculture constituent toujours l’une des pierres d’angle d’une politique fédérale conçue pour maintenir la suprématie mondiale de l’agriculture des États-Unis. Cette générosité s’étend même aux chercheurs en sciences sociales. C’est là un résidu de la politique fédérale du Land Grant, dont l’objectif était de préserver la domination de l’agriculture américaine. Je fus embauché par ce collège, qui était à l’époque le mieux classé parmi les collèges d’agriculture des États-Unis, en tant que sociologue chercheur en ruralité au sein de la Station expérimentale d’agriculture de Californie (75 %) et maître de conférences en sciences du comportement (25 %).

J’ai toujours été le partisan d’une faculté activiste et soutenu le rayonnement de l’université dans la communauté. Aussi je fus enchanté de pouvoir poursuivre à Davis mes recherches appliquées et empiriques sur les communautés rurales. Peu après mon arrivée, je rédigeai le premier rapport sur la pauvreté pour le Bureau des opportunités économiques de Californie ; je reçus le premier prix du Séminaire en matière de politiques du gouvernement de Californie pour mener des recherches sur la pauvreté et la richesse dans les communautés rurales californiennes ; je rédigeai les sections sur la communauté rurale pour le rapport final du ministre de l’agriculture, Robert Bergland, à propos de la transformation de l’agriculture aux États-Unis ; enfin, je fus choisi par le Bureau d’évaluation technologique du Congrès pour diriger l’équipe chargée de la composante sociale du rapport sur l’impact environnemental, demandé par le Congrès des États-Unis, concernant les lois limitant la distribution de l’eau d’irrigation subventionnée aux fermes de plus de 320 hectares.

La découverte principale à laquelle j’aboutis au cours de ce travail pour le Congrès américain fut que les plus solides indicateurs de pauvreté et d’inégalité rurales aux États-Unis étaient l’échelle à laquelle les produits chimiques étaient injectés dans l’industrie agricole et le niveau de capitaux investis dans le secteur. Du point de vue analytique, ce n’était pas difficile à prouver, car cette relation se distingue clairement parmi les modèles de régression et à tous les niveaux, des communautés d’individus aux régions multi-états. Mais c’est là une relation que la plupart de mes collègues sociologues ne tenaient pas à explorer, et pour cause. Aux États-Unis, étudier cette relation et publier des articles à son propos ne revient pas nécessairement à signer votre arrêt de mort, mais ne manquera pas d’entraîner un cortège de menaces de mort, certaines faites de front, bien que rarement. Selon des groupes environnementaux et les défenseurs de petites fermes biologiques et durables, mon travail pour le Congrès a conduit à limiter la superficie des terres dans la version révisée de 1984 de la politique fédérale en matière d’irrigation.

Quand je fus invité à donner des cours à l’Université Ahmadu Bello au Nigeria en 1986, 10 ans après la publication de The Tourist, ce ne fut pas en ma qualité de chercheur en tourisme, mais de sociologue rural travaillant sur les impacts sociaux des politiques d’irrigation. Bien entendu, j’étais aussi un touriste.

En 1996, 20 ans après The Tourist et quatre ans après la publication de mon livre Empty Meeting Grounds: The Tourist Papers, Juliet et moi avons accompagné notre ami Willy Apollon en Haïti. Ce n’était pas en raison de notre intérêt commun pour la théorie psychanalytique de Lacan, ni de quoi que ce soit ayant trait au tourisme sur lequel pesait, à l’époque, l’embargo américain. Nous sommes allés en Haïti pour aider l’équipe de Willy à rédiger une demande de prêt à la Banque mondiale pour l’installation de marchés ruraux. Bien entendu, j’étais aussi un touriste. Nous nous rendîmes au village où se déroulaient la plupart des initiations vaudoues et rencontrâmes les autorités religieuses locales. Alors que je visitais une galerie d’art à Port-au-Prince, la propriétaire voulut savoir ce que je faisais en Haïti. Je répondis que j’étais « juste là en touriste », ce qui la mit dans une colère noire, « Je vous défends de me faire croire que vous êtes un touriste. Vous n’êtes pas un touriste. Vous êtes là pour une mission diplomatique quelconque, en repérage militaire ou je ne sais quoi. Mais n’essayez pas de me faire croire que vous n’êtes qu’un touriste ».

En raison de nos recherches et de nos écrits sur la théorie sémiotique, Juliet et moi avons été invités à participer et à contribuer à la décade en hommage à A. J. Greimas, à Cerisy-la-Salle en 1983[12]. Bien entendu, nous étions aussi des touristes.

 

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Figure 21 . A. J. Greimas, Maurice de Gandillac, et Paul Ricœur à Cerisy-La-Salle, 1983.
Source : Photographie par Daniel MacCannell.

Quand je me suis rendu à Madrid en 1983, c’était pour contribuer à l’établissement du Comité de recherche n° 50 de l’Association internationale de sociologie (la « Sociologie du tourisme »). Mais nous avons aussi passé quelques excellentes journées dans un hôtel du Pays basque.

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Figure 22. Dean MacCannell, Marie-Françoise Lanfant, Edouard Bruner, Michel Picard à Madrid, 1983.

Quand Juliet et moi fûmes invités en Inde en 1987, c’était en tant que représentants des États-Unis à l’occasion de la « All Commonwealth Conference on the Intellectual Legacy of Erving Goffman » (Conférence du Commonwealth sur l’héritage intellectuel d’Erving Goffman). Mais nous prîmes dix jours supplémentaires pour visiter les jardins de Brindavan, Shrivanabelagola, ainsi que des temples aux merveilleuses sculptures. En 1988 je me rendis à Santander (Espagne) pour participer à la rédaction de la charte de l’Académie internationale de recherche touristique. Mais nous étions aussi des touristes. Le ministre espagnol du Tourisme voulut nous faire visiter la grotte d’Altamira, mais les conservateurs de celle-ci – ses employés, donc – nous en refusèrent l’entrée, en précisant que même le ministre n’était pas autorisé à y pénétrer. Il nous fit alors visiter le studio de Picasso.

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Figure 23.Travail d’arrache-pied sur la charte des Nations Unies pour l’Académie internationale de recherche touristique. Santander, Espagne, 1988. 
Source : Photographie par Dean MacCannell.

La première fois que je visitai le Japon, c’était pour y donner une conférence[13]. Mais nos hôtes ne manquèrent pas de nous montrer tout ce qu’il y avait à voir.

 2016-1(9)-TEM1-Fig24Figure 24. Michael Sorkin, Joan Copjec, Nelson Graburn, DeanMacCannell au Japon, 1994.
Photographe inconnu.

Quand j’emmenai mon groupe d’étudiants de Davis à Philadelphie en octobre 2001, c’était pour leur montrer le Village des arts et des lettres de Lily Yeh. Mais après la visite de terrain, nous nous  sommes précipités à Manhattan pour prendre des nouvelles de notre ami Michael Sorkin, dont le studio se trouvait à trois pâtés de maison des tours du World Trade Center qui venaient de tomber. Michael nous accompagna à pied sur les lieux.

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Figure 25. Des badauds font la queue pour voir le Ground Zero à Manhattan, trois semaines après la chute des tours, octobre 2001.
Source : Photographie par Dean MacCannell.

Quand je retournai à Paris en 1995, ce n’était ni en tant que touriste, ni en tant que chercheur en tourisme ou sociologue rural. Juliet et moi accompagnions Victor Zaballa et Ann Chamberlain pour leur servir d’assistants et les aider à installer leur œuvre sculpturale conceptuelle dans la galerie de la Grande Arche, à La Défense.

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Figure 26. Ann Chamberlain et Dean MacCannell en pleine installation.
Source : Photographie par Juliet Flower MacCannell.

Je n’eus pas l’occasion de jouer les touristes lors de ce voyage. Du fait des exigences d’une installation complexe, je passai tout mon temps à aider à l’assemblage de l’œuvre dans la galerie. J’y passai tellement de temps que le conservateur finit par croire que j’étais Victor Zaballa.

Quelle est la prochaine étape ?

Les études touristiques ont progressé rapidement, comme si elles ne représentaient pas un défi épistémique aux sciences humaines telles que ces dernières avaient été conçues à l’origine. Mais nous avons atteint une limite et ne pouvons continuer plus longtemps à partir du principe que notre champ d’étude consiste en groupes unifiés par leur culture et contenus dans des limites identifiables. Les sciences humaines ont toujours exagéré l’unité et la cohésion de nos unités d’analyse. Dans le contexte de la recherche touristique, ces suppositions sont grotesques. Nous devons développer de nouvelles manières de penser la dynamique des nouvelles formations morales sur les lieux de confluence touriste/hôte, touriste/touriste, et touriste/autre. Je me suis fait l’avocat de cette évolution théorique et méthodologique dès mes premiers écrits sur la question, parfois avec beaucoup d’insistance. Dans mon article intitulé « Reconstructed Ethnicity: Tourism and Cultural Identity in Third World Communities » (L’ethnicité reconstruite : tourisme et identité culturelle dans les communautés du tiers-monde), j’ai soutenu qu’après le tourisme, les formes ethniques devraient être approchées comme des tropes rhétoriques[14]. Peut-être même ai-je affirmé que les formes ethniques ont toujours été des tropes rhétoriques et que le tourisme n’a été que le révélateur de leur origine.

Je ne souhaite pas que cela soit interprété comme une invitation à rejeter l’intégralité du canon théorique des sciences humaines pour repartir à zéro. De nombreuses théories et méthodes sont pratiques et peuvent être réutilisées. Je suggère notamment de revenir à la sémiotique comme méthode ; d’effectuer une lecture révisionniste de l’École de Francfort ; de passer au crible Derrida et la déconstruction en quête des sujets de recherche que les départements de français et d’anglais auraient manqués ; d’essayer d’extraire des éléments utiles pour les études touristiques de Heidegger sur l’aliénation et l’authenticité, et d’explorer l’éthique du voyage d’agrément. Je suis encouragé par le fait que nos revues commencent à considérer le Journal de Moscou de Walter Benjamin comme le prototype de la recherche sur le tourisme[15].

Faute d’abandonner les vieux lieux-communs des sciences humaines, émergent des artifices de recherche qui entravent la progression des études touristiques. J’ai déjà évoqué le politiquement correct. Permettez-moi d’ajouter ici la manie actuelle de créer de nouvelles micro-catégories dans lesquelles classer les touristes. Nous disposons désormais de rapports proférés avec le plus grand sérieux par de jeunes chercheurs sur le tourisme d’héritage, le tourisme sexuel, le tourisme de retour aux sources, le tourisme révolutionnaire, l’écotourisme, le tourisme noir, macabre ou thanatourisme, le tourisme médical, le tourisme de l’extrême, et les post-touristes qui se délectent de toute cette ironie. Dans mon chapitre sur « la mémoire douloureuse » (Painful Memory) dans The Ethics of Sightseeing, je défends l’idée que l’analyse approfondie de tout soi-disant « type » d’attraction ne manquera pas de révéler ses connections rhizomatiques à toutes les autres sortes d’attractions présente dans l’inconscient du touriste. Les monuments commémoratifs d’Auschwitz et de Hiroshima ont pour fonction de réprimer et remplacer les souvenirs douloureux. Ils sont les parents tristes de Disneyland, dont on dit qu’il est « l’endroit le plus joyeux du monde ». Ce parc d’attraction est encore plus radical dans son désaveu ou déni du traumatisme que représente le deuil que les sites touristiques « noirs ». Il camoufle l’innocence perdue en tentant l’hypostase d’une enfance qui n’a jamais existé.

Même sans examiner de près le symbolisme psychique imbriqué dans les attractions touristiques, il est réducteur et souvent dévalorisant d’enfermer l’expérience touristique dans des catégories. L’architecte zuñi Rena Swentzel m’a dit que jeune fille, elle a ressenti son premier frisson sexuel en s’accroupissant, dans les ruines d’une kiva, au-dessus du sipapu, le trou par lequel ses ancêtres seraient sortis de la Terre intérieure. En entendant cette charmante et délicate révélation humaine, il ne me serait jamais venu à l’idée de ranger mon amie dans la catégorie des « touristes sexuels ». Tout effort similaire de classification est également violent, bien que moins évident peut-être.

Quand je me suis rendu, avec Juliet et Michael Sorkin, au Ground Zero à Manhattan, trois semaines après la chute des tours, alors que le sol puait et fumait encore, étais-je un « touriste noir » ? Étais-je un « touriste révolutionnaire » à Paris en 1968 ? Ou un « éco-touriste » pour avoir visité le projet de reforestation de Castro à Cuba ? Ou un « touriste d’héritage » quand j’ai passé une journée à visiter la maison de Freud à Londres ? Ou encore, un « touriste de l’extrême » quand j’ai grimpé le Slot Wash sur le Picacho ?

Non.

Je n’étais qu’un être humain qui, comme les autres touristes, observait et engrangeait des impressions que j’essayais de façonner en expériences dignes d’être racontées. Mon tourisme a relevé de la simple curiosité intellectuelle, du voyage avec des gens qui s’aiment et goûtent ensemble des moments intéressants, et d’un engagement éthique visant à en tirer profit. Peut-être suis-je aussi assailli par le besoin de bouger sans cesse, de peur que quelqu’un ne tente de bâtir une case démographique autour de moi ou de ma carrière. Je n’aurais pas pu le faire s’il n’y avait pas eu au moins la moitié des directeurs, doyens et vice-présidents de mon département pour soutenir mon absence littérale de discipline, ou plus exactement d’une discipline. Je le sais, parce que l’autre moitié n’a pas manqué une occasion d’essayer de me mettre des bâtons dans les roues. Mon voyage n’est aussi possible que parce que Juliet, Daniel et Jason m’ont toujours soutenu.

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Figure 27. Juliet Flower MacCannell et Daniel et Jason MacCannell à la bibliothèque de Cerisy-La-Salle.

Les comportements des touristes sont trop divers pour être classés dans une série limitée de cases. De même, il n’existe pas un endroit sur la terre que tous, ou presque tous, les touristes visiteront pour nous permettre de déterminer les caractéristiques générales des destinations.

De la science agricole à la conception environnementale

Quand Juliet et moi nous trouvions en Haïti avec Willy, Renata, et d’autres, j’ai été à plusieurs reprises arrêté dans la rue par des inconnus, chaque fois selon plus ou moins le même scénario. Des hommes de mon âge, ou un peu plus jeunes, venaient se planter devant moi, me touchaient doucement pour m’arrêter, joignaient les mains comme pour prier, me lançaient des regards implorants et se mettaient à marmonner « Papa, Papa, oh, Papa. » C’était absolument déconcertant. Aucune ironie ni aucun ridicule dans leur attitude qui semblait n’être que pure révérence. Nous demandâmes une explication à nos hôtes haïtiens. Ils avaient l’air de savoir quelque chose, mais refusèrent de le divulguer. À notre retour en Californie, Juliet effectua quelques recherches qui aboutirent à Azaka, ou Papa Zaka, dieu vaudou de l’agriculture.

2016-1(9)-TEM1-Fig28Figure 28. Image de Azaka (ou Papa Zaka), dieu vaudou de l’agriculture, toujours représenté portant un chapeau et tenant un baluchon de nourriture. Il est considéré comme « un brave vieil homme des montagnes ».
Source : Sacred Arts of Haitian Vodou, Donald Cosentino, Ed., University of California, 1995. p. 121.

Quand nous avons raconté cette histoire à notre fils Jason, il répondit avec un mélange de tendresse et de mordant, « Mais Papa, ils ont dû deviner. Tu es le dieu de l’agriculture ».

Dieu vaudou de l’agriculture, même si ce n’est qu’un titre de courtoisie, voilà un rôle plus important que sociologue en recherche rurale, peut-être même plus important que professeur. Lorsqu’on a pratiquement atteint le sommet, il est temps de changer de discours.

En 1993, Juliet et moi avons été invités à occuper des résidences d’artistes au Headlands Center for the Arts à Sausalito, près de l’océan. Nous étions les premiers auteurs de littérature non-romanesque à recevoir cet honneur. C’est au cours de mon congé sabbatique à Headlands que je contactai les directeurs et doyens du département pour amorcer ma transition depuis les Sciences sociales vers la Conception environnementale et l’Architecture du paysage. C’était avant l’ère de LinkedIn et je ne fis aucune déclaration publique, cependant immédiatement, presque comme par magie, l’essentiel de mes invitations à enseigner, à donner des conférences et à écrire basculèrent vers l’art, l’architecture, le design, et le travail dans les galeries et les musées.

Je m’arrête ici, sans décrire ces évènements récents, sauf pour signaler que certains de mes travaux en collaboration avec Juliet et d’autres artistes ont été évoqués par Lucy Lippard dans son ouvrage On the Beaten Track. Je n’ai pas la moindre idée où ce nouveau tournant me mènera, au sommet du Cañon La Media ou du Cañon Diablo ?

Bien entendu, cette esquisse de mon parcours est loin d’être complète. J’aurais sans doute dû mentionner The American Journal of Semiotics que j’édite depuis douze ans avec Juliet, et le fait que je n’ai jamais enseigné un seul cours sur le tourisme à l’Université de Californie à Davis. Je rappelle que je n’avais pas été engagé dans ce but. J’ai aussi traversé les États-Unis d’une côte à l’autre 18 fois. J’ai donc bien visité mon pays d’abord, comme le recommande mon gouvernement.

J’ai réussi également à conserver mon poste chic de sociologue en recherche rurale à la Station expérimentale, même après m’être tourné vers l’art, l’architecture, le design et le travail dans les musées. Cela ne m’a pas empêché non plus de continuer à mener chaque année des enquêtes sur les sans-abris en zone rurale des régions de Yolo, Sacramento, et Placer. Plusieurs de ces enquêtes ont été effectuées en collaboration avec mon fils Jason.

 

 

Auteur

Dean MacCannell, Professeur émérite Environmental Design & Landscape Architecture, University of California, Davis

 

Traduction Anglais > Français

BTU – Bureau de Traduction de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO)

 

 

Notes

[1] Daniel Boorstin se fait le champion de cette comparaison injuste entre « touristes » et « voyageurs » dans son livre intitulé L’Image,  ou ce qu’il advint du rêve américain, Paris, éditions Julliard, coll. « 10/18 »,‎ 1963 (« The Image: A Guide to Pseudo-Events in America, New York: Harper and Row, 1961). Ce que je lui reproche, c’est de relever du symptôme plus que de la distinction analytique. Cf. Dean MacCannell, « Staged Authenticity: On Arrangements of Social Space in Tourist Settings, » The American Journal of Sociology (79) 3, 589-603, 1973 [L’authenticité mise en scène : de l’organisation de l’espace social à des fins touristiques]. L’image de soi de certains touristes en subit encore profondément l’influence jusqu’à ce jour. Cf. l’étude de Frederick Errington et Deborah Gewertz portant sur les « voyageurs » autoproclamés en Nouvelle-Guinée, « Tourism and Anthropology in a Postmodern World, » pp. 195-217 [Tourisme et anthropologie dans un monde postmoderne] in Sharon Gmelch, Tourists and Tourism (Longrove, Illinois: Waveland, 2004)
[2] Pour une perspective analytique solide, consulter l’article édifiant de Stephanie Hom Cary, « The Tourist Moment », Annals of Tourism Research, 32:1 (2004) pp 61-77.
[3] Ce fut là la grande contribution des travaux novateurs de Nelson Graburn sur l’art eskimo. Il a révélé comment l’interaction entre les touristes consommateurs et les sculpteurs inuits avait produit un nouveau genre d’objet esthétique, inédit dans les deux cultures, mais fondé sur de nouvelles compréhensions et erreurs d’appréciation de chacun au sujet de l’autre. Cf. Ethnic and Tourist Arts: Cultural Expressions from the Fourth World (Berkeley: University of California, 1976).
[4] Notez que toute expédition en montagne digne de ce nom implique des recherches approfondies dans les archives pour trouver tout rapport, publié ou non, relatif à la région, et tout croquis des routes possibles. Ceux qui se lancent dans ces recherches savent que la qualité de ce travail peut faire toute la différence entre la vie et la mort.
[5] Ce point est développé dans mon ouvrage The Ethics of Sightseeing (Berkeley: University of California, 2011).
[6] Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893.
[7] Dean MacCannell, The Tourist: A New Theory of the Leisure Class, (New York: Schocken 1976) (New York: Pantheon, 1989) (Berkeley: University of California, 1999, 2013).
[8] Paris: Éditions du Seuil, 1967.
[9] Jacques Derrida, “Pour l’amour de Lacan,” pp. 397-420 in Lacan avec les philosophes (Paris : Michel Albin, 1991)
[10] L’Écriture, op cit., p. 5
[11] Malabou et Derrida, Contra-Allée (Paris: La Quinzaine Littéraire Louis Vuitton, 1999) p. 17.
[12] Dean MacCannell et Juliet Flower MacCannell, The Time of the Sign: A Semiotic Interpretation of Modern Culture. (Bloomington: Indiana University Press, 1982)
[13] Cette conférence a été publiée traduite en japonais. “Symbolic Capital,” in The Future of the World City, ed. Shuzo Ishimori. Osaka, pp. 18-30. 1995.
[14] Annals of Tourism Research, XI, 361‑377, 1984. Réimprimé sous forme du chapitre. 7 de Empty Meeting Grounds, op cit. pp, 158-71.
[15] Cf. notamment Jillian Rickly-Boyd, “Authenticity and Aura. A Benjaminian Approach to Tourism”, Annals of Tourism Research, Vol. 39, issue 1, January 2012, Pages 269–289.