Hospitalité brésilienne à Recife et Ilheus

Charles-Edouard Houllier-Guibert

2015-1-(7)-PH2-Fig1 2015-1-(7)-PH2-Fig2Figure 1 et 2. Hospitalité brésilienne à Recife et Ilheus
Source : Charles-Edouard Houllier-Guibert

Ces deux photographies montrent la même chose. Un groupe de musiciens et de danseurs qui font une démonstration du folklore de leur territoire.

Le groupe d’artiste à l’intérieur d’une salle propose une danse traditionnelle du Pernambuco, État du Nordeste du Brésil. La photographie est prise dans la gare maritime flambant neuve de la capitale du Pernambuco, Recife, cinquième agglomération du pays et ville touristique importante, tant pour le tourisme intérieur qu’international. Le groupe danse le frevo (du verbe ferver qui signifie bouillir), une danse régionale qui a été labellisée Patrimoine culturel immatériel par l’UNESCO en 2012. Cette danse est composée d’un orchestre (une ou plusieurs trompettes, un trombone et un tuba et parfois un saxophone et une clarinette) et de danseurs dynamiques qui font tourner des mini-parapluies multicolores. On retrouve ces parapluies dans le paysage urbain de Recife en tant que marqueur touristique, et en abondance lors du carnaval dans la ville.

L’autre groupe de musiciens et danseurs, en extérieur, est dans un endroit tout aussi particulier : le quai du port d’Ilheus, une ville brésilienne moyenne de l’État de Bahia. Son économie industrielle et agricole est complétée par le tourisme, notamment grâce à l’image créée par l’écrivain Jorge Amado qui y est né et y a écrit certains de ces romans relatant la vie locale. Un autre aspect peut intéresser le tourisme international puisque, cette contrée a été un des sites de naissance de la production de cacao. Cette ressource naturelle a fait les beaux jours de la région avant que d’autres espaces du monde n’en produisent et surtout que la maladie vassoura de bruxa (balai de sorcière) ne ravage les plantations et oblige à une reconversion économique. Mais des plantations sont aujourd’hui encore visitables pour que les touristes comprennent l’agriculture cacaoyère et le mode de vie afférent.

Ce qui amène ces danseurs et musiciens à se produire dans une gare maritime ou un quai de port, c’est le tourisme de croisière. Choisies par les compagnies internationales MSC et Costa, les destinations littorales du Brésil sont en développement. Plusieurs escales sont envisagées pour recevoir les paquebots qui naviguent plusieurs mois de l’année – pendant l’hiver de l’hémisphère nord – en Amérique du Sud en y proposant des croisières. En novembre 2015, deux des plus grands paquebots du croisiériste Costa arrivent de la dynamique zone touristique qu’est le bassin méditerranéen (Fournier, 2011) pour y passer quelques mois. Ils repartiront en Europe en mars 2016, après avoir navigué sur plusieurs formats de séjour (1 semaine, 10 jours, 4 jours…) essentiellement au Brésil. Les clients des paquebots sont principalement des brésiliens et sud-américains. Mais pendant les deux traversées transatlantiques qui déplacent les bateaux vers l’Amérique du Sud, la clientèle est plus hétéroclite. En novembre 2015, sur l’un des deux paquebots Costa, 31% des passagers étaient brésiliens, 22% italiens, 20% français, 16% espagnols et 11% d’autres nationalités. Concernant le personnel du paquebot, 30% étaient brésiliens[1] et le reste est majoritairement asiatique (Philippines, Indonésie, Viet Nam…). C’est donc un ensemble important d’étrangers qui sort du bateau et rencontre immédiatement ce type d’expression artistique qui est l’occasion de prendre des photos voire de danser quelques secondes avec les artistes.

Il est à noter que ce folklore n’est pas proposé à l’ensemble des escales des bateaux sur les mois de novembre à mars. Les transatlantiques bénéficient de ces prestations ainsi que certaines croisières. Ainsi, lorsque les touristes internationaux font escale en masse, une forme d’hospitalité spécifique est offerte. L’hospitalité est une composante clé d’un tourisme durable, en tant que « partage du chez soi » (Ricoeur, 1998, Telfer, 2000). Jacques Godbout distingue trois formes d’hospitalité touristique (1977)[2] parmi lesquelles l’hospitalité territoriale d’une destination vis-à-vis des étrangers recouvre les gestes hospitaliers des résidents, qu’ils soient professionnels du tourisme ou non. Dans le cadre d’une croisière, activité touristique en pleine croissance (Grenier, 2008), on peut s’interroger sur le rôle de cette hospitalité aux escales.

Dans les offices de tourisme des deux villes concernées, dans le cadre d’échanges informels, les autorités précisent que cet accueil spécifique aux touristes internationaux a pour but d’aller à l’encontre des représentations négatives du pays. En effet, pendant la traversée, les discussions sur les paquebots de croisière portent sur les voyages des clients qui comparent chaque contrée du monde, aussi, les expériences racontées et extrapolées par chacun, tendent à susciter un climat d’insécurité avant que les touristes ne fassent escale. Les stéréotypes autour du Brésil sont renforcés, la criminalité étant présentée comme un important danger, avant même d’y arriver. Les recommandations des compagnies de croisière sont strictes : courrier de prévention du commandant distribué dans les cabines, rappel oral lors d’une conférence sur le pays où l’on invite à retirer les bijoux, à éviter d’être seul…

Aussi, l’approche touristique des deux villes est-elle de contribuer à un climat de sécurité grâce au folklore. L’hospitalité immédiatement proposée lors de la descente du bateau, offre un climat festif. Certes il est court et immédiatement terminé lorsque les touristes doivent monter dans les bus d’excursions ou bien négocier un tarif avec les chauffeurs de taxi. Mais le temps d’un instant, le temps d’une photographie, la culture locale est exprimée et va à l’encontre de l’impression insécuritaire construite préalablement. L’espace représenté peut être balayé par l’espace vécu… dès les premières minutes. Cette dialectique espace vécu/ espace représenté, déjà étudié par ailleurs (Houllier-Guibert, 2009) va dans le sens d’une primauté donnée à l’espace pratiqué.

Ce type d’action peut être considéré comme du marketing territorial et ce pour deux raisons. La première est que le marketing des territoires se distingue de la communication territoriale par la dimension relationnelle. Dans un cas, la production d’image des territoires passent par les canaux des médias de masse, sans rétroaction. Cette communication territoriale n’est pas relationnelle, là où le marketing des territoires propose une possibilité de relation (salons, événements, hospitalité, accompagnement…). De nombreux ports d’escale proposent des affiches promotionnelles, des symboles diverses, les marqueurs territoriaux des villes au sein d’une communication territoriale démonstrative mais peu impliquante. Peu proposent une occasion de relation, même minimale comme ici avec un groupe d’artistes. Deuxièmement, cette hospitalité est l’occasion de montrer une différenciation culturelle. La différenciation territoriale est la capacité à distinguer un territoire à partir d’une spécificité locale (architecture, flagship, événement, patrimoine, terroir…), ce que les touristes de croisières recherchent. Dans le cas de Recife, la mise en avant d’une danse patrimonialisée sert aussi l’image de la ville, en basant l’hospitalité sur la tradition locale.

 

Références

Fournier C., 2011, « Le tourisme de croisière en Méditerranée », in revue Géoconfluences, en ligne
Godbout J., 1977, « Recevoir, c’est donner », in revue Communications (L’hospitalité), 1977, n°65, pp.35-48
Grenier A., 2008, « Le tourisme de croisière », in revue Téoros, 27-2, pp.36-48
Houllier-Guibert Ch-Ed (coord.) Bouaouina N., Feninekh K., Ghodbani T., Hernàndez-Gonzàlez E., Lauras C., Msilta L. et Roland J., 2009, « Ville représentée et ville pratiquée, quelles influences de l’une sur l’autre : études de cas », in ouvrage Pierre-Robert Baduel, La ville dans le monde arabe et en Europe. Acteurs, organisations, territoires, Paris, éd. Maisonneuve & Larose, pp.219-231
Ricœur P., 1998, Étranger, moi-même. In revue Semaines Sociales – L’immigration, défis et richesses, pp.93-106
Telfer E., 2000, « The Philosophy of Hospitableness”, in ouvrage Lashley Conrad et Morrison Alison (dir.), In Search of Hospitality – Theoretical Perspectives and Debates, Oxford, éd. Butterworth-Heinemann, pp.38-55.

 

[1] Le gouvernement brésilien autorise les paquebots à accoster sur les villes brésiliennes en échange d’un recrutement d’au moins 30% du personnel de ces croisières en faveur des brésiliens et brésiliennes.

[2] Les deux autres formes sont l’hospitalité domestique et l’hospitalité commerciale.

 

Auteur

Charles-Edouard Houllier-Guibert, Maître de conférences en Stratégie et Territoire, Université de Rouen