Des moineaux au bord du ruisseau : politiques touristiques et développement

Tristan Loloum

2015-1-PH1-FIG1Figure 1. Enfant recevant l’aumône d’un couple de touristes, Tibau do Sul (Brésil)
Source : Tristan Loloum, 2010

Comment sont distribuées les recettes du tourisme ? La vue de cette photo prise en 2010 aux abords d’une station balnéaire du Nord-est brésilien me rappelle toujours le débat – classique en économie du développement – sur la Théorie de l’Offre et l’« économie du ruissellement » (trickle-down economics). Selon cette conception néo-libérale du marché, les investissements publics dirigés vers les acteurs économiques dominants finiraient toujours par être redistribués dans l’économie par le jeu de la productivité, de la consommation et de l’investissement. Les populations pauvres profiteraient ainsi des richesses générées par les acteurs économiques dominants. C’est notamment au titre de ces mécanismes que les gouvernements justifient les exonérations fiscales concédées aux grandes entreprises, mais aussi le ciblage des investissements publics sur des « pôles de croissance » afin de concentrer les dépenses, augmenter la compétitivité et attirer les investisseurs. Le « ruissellement » s’opèrerait dès lors par « effet multiplicateur », des pôles de croissance vers la périphérie et des plus riches vers les plus pauvres, à travers la création d’emplois (directs et indirects) et les gains de productivité, contribuant ainsi à l’amélioration générale des conditions matérielles de la population.

La Théorie de l’Offre a fait l’objet de nombreuses critiques, usant de métaphores fleuries pour contrer les mystifications d’une telle vision. Richard Sennett y voit un « miroir aux alouettes » servant à justifier auprès des plus pauvres la mise en place de politiques néo-libérales, tandis que John Kenneth Galbraith (1982) la considère comme une « théorie du cheval et des moineaux » (horse and sparrows theory) représentant le développement comme une volée de moineaux glanant les graines offertes par l’État aux chevaux de courses de l’économie capitaliste : « If you feed the horse enough oats, some will pass through to the road for the sparrows ». Pour souligner les limites de la théorie du ruissellement, d’autres intellectuels rappellent les effets de thésaurisation, de fuite des capitaux, d’usage politique des excédents voire de destruction ostentatoire des surplus (ce que George Bataille qualifiait de « part maudite ») opérés par les acteurs économiques dominants bénéficiaires des encouragements publics.

Dans son premier ouvrage, L’espace partagé, le géographe brésilien Milton Santos (1975) juge « euro-centré » le modèle des pôles de croissance, argumentant que celui-ci ignore la structuration en « double-circuit »  des villes latino-américaines : un « circuit supérieur » associé à la modernisation technologique, de la grande entreprise capitaliste et de l’économie mondiale, et « un circuit inférieur » marqué par la petite entreprise, l’informalité, la pauvreté et l’ancrage local. Dès lors que les espaces et les marchés sont socialement fracturés, il ne peut y avoir un « ruissellement » linéaire du développement.

Au nord-est du Brésil, c’est pourtant sur la base des postulats de la théorie de l’offre et des pôles de croissance qu’ont été créés ex nihilo des « pôles de développement touristique » dans des zones inexplorées du littoral, en marge des grandes métropoles : le Parque das Dunas-Via Costeira dans l’État du Rio Grande do Norte, Cabo Branco dans la Paraiba, Costa Dourada entre le Pernambuco et Alagoas, et Linha Verde dans la Bahia. L’intervention des pouvoirs publics s’est limitée à créer les conditions favorables à l’installation de capitaux étrangers à travers des incitations fiscales, des travaux d’infrastructure et la mise à disposition de lotissements en bord de mer à destination du secteur hôtelier. Dans les années 1990, une deuxième phase de politiques touristiques régionales (intitulé Programme de Développement Touristique du Nordeste : PRODETUR-NE) est venue consolider ces pôles en élargissant le territoire d’intervention à d’autres centralités touristiques, comme la destination où a été prise cette photo. Un accord de prêt a été signé entre le gouvernement fédéral et la Banque Interaméricaine de Développement (BID) pour créditer le programme : au total, 626 millions d’USD injectés en deux phases de 1995 à 2008.

Plusieurs chercheurs brésiliens comme Rita de Cássia Cruz (2000) ont dénoncé le détournement de ces programmes d’infrastructure au profit des acteurs immobiliers et hôteliers dominants, privilégiant la valeur d’échange sur la valeur d’usage. La tutelle administrative de la BID et le credo libéral adopté par les pouvoirs publics ont encouragé les investissements dans des installations à « haut rendement » au détriment actions de développement humain : 85% des fonds ont concerné des infrastructures urbaines (36% pour les aéroports, 26% pour le système routier et 23% pour des travaux d’assainissement), contre seulement 7% pour la restauration du patrimoine historique, 3% pour le développement institutionnel et la formation, 3% pour la protection environnementale et 2% pour les frais d’études et de projets (2%) (Banco Nacional do Brasil, 2005).

Comment ne pas être surpris devant une telle disproportion entre la part de crédits alloués à l’asphalte et aux canalisations, et celle réservée au développement des capacités humaines ? Comme le fit remarquer un jour François Ascher (1984) dans un discours à l’UNESCO : « ce n’est pas le tourisme qui permet le développement, mais le développement général d’un pays qui rend le tourisme profitable ».

 

Références

Cruz R. C. A., 2000, Política de turismo e território, São Paulo, Contexto.

Santos M., 1975, L’espace partage : les deux circuits de l’économie urbaine des pays sous-développés, Paris, Éditions M.-Th. Genin.

Galbraith J. K., 1982, « Recession Economics », New York Review of Books, 29 (1).

Ascher F., 1984, Tourisme, sociétés transnationales et identités culturelles, Paris, UNESCO.

Author

Tristan Loloum, Postdoctoral researcher, Durham University