L'imaginaire des guides touristiques

Jean-François Staszak

Le livre de N.B. Salazar a pour objet l’imaginaire touristique. Celui-ci est généralement étudié unilatéralement, du point de vue des consommateurs. La plupart des travaux portent sur l’imaginaire des touristes occidentaux à propos de leurs pays de destination, mettant souvent l’accent sur les distorsions entre les représentations des touristes et la réalité des lieux qu’ils visitent.

L’originalité de l’approche de N.B. Salazar tient d’une part à ce que son étude porte sur les guides touristiques dans les pays d’accueil, qu’il considère comme des acteurs essentiels de (re)production des imaginaires touristiques ; d’autre part, à ce qu’il montre que les représentations mobilisées par ces guides ne sont pas très différentes de celles véhiculées par les touristes eux-mêmes. C’est à la fois que les guides s’efforcent de donner satisfaction aux touristes et tiennent le discours (qu’ils pensent être) attendu d’eux, et que les éléments mobilisés par les premiers sont souvent empruntés aux mêmes sources qui nourrissent l’imaginaire des seconds (émissions de télévision, magazines comme le National Geographic, guides de voyage, etc.). L’imaginaire touristique est ainsi co-produit par les guides, les touristes et les “tourates” (selon Causey, 2003, les locaux qui assurent l’intermédiation avec les touristes).

N.B. Salazar en fait la démonstration sur la base de deux enquêtes ethnographiques fouillées, l’une à Arusha (Tanzanie), l’autre à Yogyakarta (Indonésie), qui le conduisent, malgré la différence des contextes, à des conclusions similaires. Il a accompagné les guides dans leur formation et lors des visites, et son texte est nourri par de nombreux extraits des discours qu’il a collectés. Il les présente comme relevant d’une rhétorique interprétative ou d’une performance narrative, qui, alors qu’elle mobilise essentiellement des matériaux produits en Occident, laisse la part belle à l’agentivité (agency) des acteurs locaux.

Bien sûr, l’ouvrage est précieux pour tout lecteur qui s’intéresse à l’imaginaire touristique, dont la fabrique a rarement été analysée avec tant de finesse dans son hétéroglossie. Les passages où l’auteur montre la façon dont les guides jouent avec stéréotypes des touristes sont particulièrement éclairants, et souvent réjouissants. Mais au-delà de la question du tourisme, le livre ouvre une réflexion originale sur les questions d’échelle et la mondialisation. L’auteur se réclame de la glocal ethnography. Il se refuse à voir une rupture entre l’échelle mondiale et l’échelle globale, entre la fragmentation et la mondialisation, et s’ingénie à montrer les articulations entre les deux niveaux et les deux processus. Celles-ci sont à l’œuvre dans les déplacements des touristes, qui participent de la mondialisation mais se nourrissent de la spécificité des lieux qu’ils visitent. Mais elles opèrent aussi dans l’autre sens, dans la mesure où le discours et les pratiques des guides locaux sont alimentés par des flux d’informations qui circulent à l’échelle globale. Ainsi, le glocalized cosmopolitanism dont parle J. Urry (Global Complexity, 2003, cité dans le dernier chapitre) n’est pas le seul privilège des touristes internationaux : il caractérise aussi les acteurs locaux.

Le bonheur de la lecture de ce livre tient à l’équilibre entre les développements théoriques et la restitution très habile des matériaux empiriques, et à la jubilation avec laquelle il met à mal beaucoup d’idées reçues. Dans son avant-propos, l’anthropologue Edward M. Bruner, raconte qu’alors qu’il interviewait de jeunes Balinais sur leur identité et leur expérience personnelle, il eut le sentiment que le discours tenu par ceux-ci lui était étrangement familier. Il comprit alors que ces jeunes gens bien informés lui resservaient les analyses qu’il avait lui-même proposées quelques années plus tôt dans des publications scientifiques. Si le livre de N.B. Salazar brouille ou plus exactement redistribue avec brio et non sans humour les cartes entre guides, touristes et tourates, il épargne les anthropologues, dont l’auteur souligne à plusieurs reprises à quel point ils sont bien placés pour comprendre comment le monde est imaginé, passant un peu vite sur leur rôle dans la construction de cet imaginaire. Certes, l’auteur mentionne que les analyses ethnographiques ou leur vulgarisation se retrouvent dans les représentations des touristes et le discours des guides, mais on aurait souhaité que, dans une perspective réflexive, il aille un peu plus loin dans ce sens. D’autant que, dans le cadre du développement de l’ethnotourisme, la frontière entre le tourisme et l’ethnologie (entre le touriste et le guide d’une part, l’ethnologue de l’autre) montre des porosités ou des zones de flou.

L’OUVRAGE

Salazar Noel B., 2010, Envisioning Eden. Mobilizing Imaginaries in Tourism and Beyond, New York/Oxford, Berghahn Books.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique :

Jean-François Staszak, L’imaginaire des guides touristiques, Via@, Recensions, mis en ligne le 13 décembre 2012.

URL : http://www.viatourismreview.net/Recension3.php

AUTEUR

Jean-François Staszak

Professeur de géographie à l’Université de Genève