Le surf à Taghazout - Maroc : De l’émergence spontanée de néoterritorialités sportives à la laborieuse mise en tourisme institutionnelle d’une pratique

Ludovic Falaix

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Les bateaux de pêcheurs côtoient les surfeurs à la plage du rocher du diable

© Ludovic Falaix, décembre 2012.

Compte tenu de la qualité des vagues qui déferlent sur le littoral exposé aux houles de l’Atlantique nord et des conditions atmosphériques clémentes, le Maroc constitue une destination privilégiée pour les surfeurs européens1; plus particulièrement durant les mois d’hiver. Médiatisé dans la plupart des revues de la presse spécialisée, le petit village côtier de Taghazout jouit d’une véritable notoriété au sein des communautés de surfeurs. Situé à quelques kilomètres au nord de la cité balnéaire d’Agadir, desservie par un aéroport international, les vagues de cette portion du littoral marocain sont désormais accessibles en moins de trois heures d’avion depuis les grandes métropoles européennes.

Par ailleurs, la démocratisation du surf induite par le renforcement d’une marchandisation de l’offre d’encadrement sportif et la multiplication des vols low-cost à destination d’Agadir entrainent une fréquentation grandissante par les surfeurs de ce village rural dont l’organisation spatiale était jusqu’ici essentiellement structurée par une activité de pêche traditionnelle. L’emprise géographique du surf se traduit par une intégration sociospatiale de cette discipline sportive au sein de la structuration territoriale du village de Taghazout. Elle se caractérise par la multiplication des infrastructures d’hébergement et de structures consacrées à la marchandisation du surf. Des aires d’accueil sont délimitées pour recevoir les vans des surfeurs européens. Des bâtiments sont construits pour promouvoir le tissu associatif local et permettre aux jeunes marocains l’apprentissage de l’activité. Quelques surf-shops voient le jour au cœur de la structuration urbaine. Certains jouxtent même la mosquée du village. Leur localisation renforce cette impression laissée au visiteur qu’une dynamique socioculturelle est à l’œuvre au sein de ce village atypique entre d’une part les valeurs traditionnelles véhiculées dans la société musulmane et, d’autre part, celles qui structurent les mythes d’un modèle contre-culturel dont le surf porte l’héritage2. A l’aune de l’appropriation d’un mode de vie fondé sur la pratique du surf à laquelle s’adonnent de nombreux jeunes locaux, un processus d’acculturation est donc en marche.

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Situés en front de mer, ces locaux dont l’architecture rappelle une vague abritent le club et l’école de surf du village – © Ludovic Falaix, décembre 2012
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Le surf shop jouxte la mosquée de Taghazout et cette configuration renforce l’idée qu’une forme de syncrétisme est à l’œuvre au sein du village – ©Ludovic Falaix, décembre 2012

Forts de l’opportunité de développement touristique que constitue le surf sur le littoral marocain et de l’engouement populaire des populations locales à l’idée de pratiquer cette pratique sportive, les pouvoirs publics souhaitent accompagner le développement de ce loisir sportif. Ainsi, un vaste projet d’aménagement touristique est planifié sur la commune de Taghazout. Les premiers travaux de voirie, engagés dès 2007, ont repris à l’automne 2012 après plusieurs années d’interruption induites par l’absence de l’engagement d’investisseurs fiables. Ces travaux consistent à proposer un contournement de la ville afin de préserver du flux routier les espaces situés en front de mer. Le projet d’aménagement touristique, intitulé « Taghazout Bay » est porté par la Société d’Aménagement et de Promotion de la Station de Taghazout (SAPST) créée en 2011 pour aménager, développer, commercialiser et assurer la gestion du programme. Société anonyme au capital de 100 millions de dirhams, cette société est détenue par cinq actionnaires issus du secteur public et du secteur privé : CDG Développement, Fonds Marocain de Développement Touristique, Sud Partners et la Société Marocaine d’Ingénierie Touristique. Le projet d’aménagement touristique s’articule sur la construction d’ensembles hôteliers et résidentiels haut de gamme, d’infrastructures sportives dont la légitimité repose sur la promotion des activités de loisirs avec la réalisation d’un beach club, d’une médina et d’académies de golf, de tennis, de football et de surf. A l’horizon 2017, il est question que plus de 12 000 lits puissent accueillir les touristes et que 20 000 emplois soient créés3. Néanmoins, dans ce contexte de débuts d’aménagements, maintes fois avortés, sans doute convient-il de préciser que ces prévisions n’engagent pas plus ceux qui les produisent que ceux qui les répercutent.

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Affichage public des opérateurs retenus pour le projet d’aménagement touristique – ©Ludovic Falaix, décembre 2012

Les pouvoirs publics marocains souhaitent positionner la station de Taghazout comme l’une des destinations phare en matière de pratique de golf, ainsi que de surf. Le surf camp, dont l’emprise foncière en front de mer est évaluée à 5 hectares, est identifié comme l’une des composantes majeures de la structuration spatiale de la future station. Les débuts des travaux d’aménagements touristiques sont annoncés pour la fin d’année 2013. Incontestablement, la mise en tourisme du surf, bien que laborieuse, constitue la pierre angulaire d’un projet d’aménagement qui risque de bouleverser la structuration sociospatiale d’un village rural aujourd’hui en proie à une forme de syncrétisme socioculturel induit par l’ancrage territorial du surf réalisé de manière spontané depuis le début des années soixante dix. Les stratégies d’énonciation territoriale et la « mise en scène (géo-)graphique4 » fondées sur l’emprise sociospatiale du surf au cœur du village de Taghazout se traduisent par la mobilisation du surf dans les outils iconographiques et promotionnels.

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Le surf au cœur des stratégies d’énonciation et de la prospective territoriale qui précèdent de beaucoup la réalisation des aménagements touristiques – © Ludovic Falaix, décembre 2012

Partis sur les routes marocaines à la découverte de vagues vierges, les premiers surfeurs occidentaux ont engendré de manière spontanée et dès les années soixante dix l’émergence de néoterritorialités sportives que les pouvoirs publics cherchent aujourd’hui à institutionnaliser et à rationnaliser à des fins de développement local. Seule la fréquentation par les surfeurs, autrement dit par cette niche touristique, permettra d’évaluer le bien fondé de ce projet d’aménagement touristique au-delà des déclarations d’intentions qui figurent dans les documents de planification institutionnels. De plus, la fréquentation d’espaces artificialisés et l’attrait pour des vagues marchandiséesconstitueront d’excellents indicateurs pour prendre le pouls de l’évolution potentielle de la culture sportive surf dont la quête d’un rapport privilégié à la nature constituait jusqu’ici un ressort paradigmatique.

NOTES

1 L’auteur remercie Antoine Vidal, Benoît Picault, Jean Lissart, Lionel Capoen, Patrice Lévèque et Mohamed Abéraouche pour leur compréhension à l’idée de réaliser les photographies présentées ici.

2 Loret A., 1995, « Génération glisse : dans l’eau, l’air, la neige… La révolution du sport des “années fun” », Autrement, n°155-156, 324 p.

3 Outre les retombées économiques potentielles, un site Internet présente les grandes lignes du projet d’aménagement touristique de la station et permet d’accéder au plan de masse de la future structuration spatiale : http://www.taghazoutbay.ma/index.php/plan-de-masse.

4 Debarbieux B., 2002, « Figures (géo-)graphiques et prospective. Cartes, schémas et modèles au service du projet et de la prospective territoriale », in Debarbieux B. et Vanier M., L’espace à repenser, Éditions de l’Aube.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique :

Ludovic Falaix, Le surf à Taghazout – Maroc : De l’émergence spontanée de néoterritorialités sportives à la laborieuse mise en tourisme institutionnelle d’une pratique, Via@, Brèves, mis en ligne le 28 octobre 2014.

AUTEUR

Ludovic Falaix

Maître de Conférences – Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand

Laboratoire ACTé EA 4281