Le dérèglement climatique. Analyse de ses représentations et pratiques dans les stations de sports d’hiver des Pyrénées Orientales

Mihaela Marc

La neige est l’un des éléments les plus sensibles aux changements climatiques. Dans les Alpes françaises, pour une hausse des températures de +1,8°C, à l’horizon des années 2070-2100 et pour une altitude de 1500m, le nombre de jours avec neige au sol par an pourrait baisser de 25% dans les Alpes du Nord à 35% dans les Alpes du Sud. Dans les Pyrénées, pour cette même altitude et pour un même horizon, la durée de l’enneigement se réduirait d’un mois, passant de trois à deux mois alors que la hauteur moyenne de la neige ne serait plus que d’une vingtaine de centimètres (Etchevers et Martin, 2002).

Si à l’heure où nous avons débuté nos recherches la littérature scientifique se penchait avant tout sur la production de modèles climatiques, peu d’études s’intéressaient aux réactions que ces modèles suscitent sur le terrain. Au travers notre thèse nous avons souhaité combler ce manque et mener un travail d’identification des représentations sociales des acteurs touristiques en lien avec le phénomène des changements climatiques. Nous nous sommes également intéressées aux impacts que ces représentations ont sur les comportements et les stratégies managériales.

Le triangle des représentations de la neige 

Située au cœur de notre recherche, la représentation sociale « est une forme de connaissance socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité comme à un ensemble social » (Jodelet, 1989, p. 39). Quand elle s’intéresse aux représentations, la géographie étudie principalement les représentations mentales. Utiliser la théorie des représentations sociales, développée par la psychologie sociale, renvoie à une approche pluridisciplinaire menée à approfondir les relations acteurs/territoire.

Le travail s’est construit sur trois axes de recherche : les représentations médiatiques de la neige, les représentations scientifiques de l’évolution climatique à échelle locale et les représentations sociales et attitudes des acteurs touristiques envers les changements climatiques (Figure n° 1). Car avant même de pouvoir parler de représentation sociale, il est impératif de connaître l’objet auquel fait référence cette représentation : l’évolution du climat, mais aussi l’évolution des rapports à l’hiver et surtout à la neige.MMarc

Les méthodes de recueil et d’analyse des données obtenues sont spécifiques à chaque axe de recherche : lecture de près de 7000 numéros du quotidien L’Indépendant parus sur les quatre mois d’hiver (décembre à mars) et identification de l’occurrence dans les titres du mot « neige » et ses dérivés ; analyse graphique des données météorologiques publiées dans les Annales Climatologiques des Pyrénées-Orientales ; enquête par questionnaire sur deux hivers consécutifs (2007/2008 et 2008/2009) auprès d’un public de skieurs/snowboarders suivie d’une analyse selon la méthode proposée par P. Verges (Verges 1992, 1994) et en parallèle, enquête qualitative auprès des opérateurs touristiques avec dégagement de typologies selon les attitudes adoptées par rapport aux changements climatiques.

Les cultures de la neige

Les représentations sociales des changements climatiques se forment en lien étroit avec les représentations de la neige. En ce sens, huit idées principales se dégagent de notre recherche:

1) L’aléa enneigement devient sujet de préoccupation en montagne est-pyrénéenne à partir du moment où l’économie de l’ « or blanc » commence à prendre une place importante à échelle locale. Graduellement, la neige apprivoisée des années 1950-1960 s’est transformée en neige appropriée à partir des années 1980, grâce aux canons, devenus symboles du territoire selon les propres termes de L’Indépendant, l’unique quotidien local. La neige n’est plus esthétisme mais utilitarisme. Elle est devenue artefact pour s’ajuster aux périodes de vacances scolaires.

2) Les médias établissent tacitement un gradient « idéal » où « l’ambiance blanche » est le point d’équilibre, entre le « pas assez de neige » et le « trop de neige ». Et c’est bien cette « ambiance blanche », garantissant paradoxalement à la fois paysage hivernal, routes dégagées et ciel bleu, qui est vendue à la clientèle des stations.

3) Les skieurs/snowboarders gravitent dans un univers où les pratiques, les perceptions et les représentations se superposent. Glisser sur un ruban blanc, au milieu d’un paysage automnal ne s’accorde aucunement avec l’idée des vacances à la neige et les sujets questionnés font le lien entre un faible enneigement naturel et les changements climatiques. Ce n’est pas pour autant qu’ils sont prêts à s’imaginer faire autre chose en station que de la glisse.

4) Se rapporter à un objet tel le climat passe implicitement par le filtre du vécu météorologique « du temps qu’il fait », c’est-à-dire l’interprétation du long terme par la météo qui se décline sur des variabilités dans le court terme et un ressenti au quotidien.

5) Les opérateurs touristiques adoptent des attitudes différentes par rapport au phénomène des changements climatiques selon leur origine (issus ou non du territoire), statut (degré de responsabilité du poste occupé ; gestion pour un élu, d’un village avec station de ski attenante ou non), typologie de station représentée (station de ski alpin ou espace de ski nordique ou de fond).

6) Majoritairement, les opérateurs touristiques ont une attitude négationniste quant à l’existence des changements climatiques. Nous avons identifié cinq types de négationnistes : les fixistes, les optimistes, les technocrates, les sceptiques et les partisans de la théorie du complot, auxquelles s’ajoutent les réalistes, qui s’accordent sur l’existence du phénomène et intègrent ses effets dans leur management stratégique et les catastrophistes, ayant une vision sombre de l’avenir.

7) Les attitudes des opérateurs ne sont pas toujours tranchées. Elles oscillent entre discours officiel et officieux. Au niveau d’un même acteur, les attitudes sont alors antagonistes: un discours technocratique s’opposant à un discours personnel, un discours réfléchi s’opposant à un discours spontané.

8) La culture de la neige a débouché sur une meilleure connaissance scientifique de la neige (hauteur cumulée, densité, fonte, température).

Conclusion

Les enquêtes menées à la fois auprès de l’offre et de la demande touristiques hivernale en montagne est-pyrénéenne révèlent une discordance d’attitudes et de comportements par rapport au phénomène des changements climatiques. Si l’ « ambiance blanche » venait à être de plus en plus rare, seule la moitié des skieurs questionnés disent vouloir revenir en Cerdagne-Capcir, même si on augmentait la part de l’enneigement artificiel pour sécuriser la ressource.

Dans ce contexte, miser uniquement sur la consolidation de l’offre touristique actuelle dans la poursuite d’une logique équipementière, semble risqué d’autant plus que ses effets positifs sur l’économie locale ne peuvent plus être garantis.

A l’avenir et par anticipation, il serait alors souhaitable de ne plus continuer à gérer au coup par coup, voire « après coup », l’aléa enneigement mais bien de mettre en place des mesures tendant vers une réelle diversification de l’offre touristique hivernale. Car c’est bien la pérennité de la vie économique et sociale en montagne qui est en jeu et non pas celle d’un modèle.

 

BIBLIOGRAPHIE

Besancenot J.-P., 1990, Climat et tourisme, Paris, Masson.

Etchevers P. et Martin E., 2002, « Impact d’un changement climatique sur le manteau neigeux et l’hydrologie des bassins versants de montagne », Colloque international « L’eau en montagne », Mégève, 8 p.

Jodelet D., 1989, Les représentations sociales, Paris, PUF.

Verges P., 1992, « L’évocation de l’argent : une méthode pour la définition du noyau central d’une représentation », Bulletin de Psychologie, tome XLV, n° 405, pp. 203-209.

Verges P., 1994, « Approche du noyau central : propriétés qualitatives et structurales », in Abric J.-C et Guimelli C., Structures et transformations des représentations sociales, Paris, Delachaux et Niestlé, pp. 233-254.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique :

Mihaela Marc, Le dérèglement climatique. Analyse de ses représentations et pratiques dans les stations de sports d’hiver des Pyrénées Orientales, Via@, Positions de thèse, mis en ligne le 13 décembre 2012.

AUTEUR

Mihaela Marc

Mihaela Marc a obtenu son doctorat en géographie du tourisme à l’Université Joseph Fourier de Grenoble. Elle s’intéresse à des problématiques de recherche en lien avec les représentations sociales, les changements climatiques, la mobilité et le développement durable. Elle est actuellement post-doctorante à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.